Sur la terre comme au Ciel - extrait
Je sortis, pris la Toyota, que je trouvai bien sale, et roulai
au hasard. Je n'avais pas faim, mais je sentais que j'aurais faim
le soir, et envie de viande fraîche, de préférence
à mes éternels conserves et surgelés. Je
m'arrêtai devant une grande boucherie à Saint-Priest
où j'avais échoué après une heure
de route. J'adore la viande, mais je déteste les bouchers.
C'est pourquoi je mangeais tant de conserves et de surgelés
depuis que je n'étais plus avec Cécile. Les bouchers
sont les pires des commerçants. Je les ai en horreur. Ils
le sentent et m'en font voir de toutes les couleurs.
Une jeune fille était devant moi. Elle voulait un steak.
« Un steak pour madame! claironna le boucher, un grand poilu
entre deux âges. Un bon steak bien tendre, ma petite dame?
- Non, marmonnai-je à l'intention de la petite dame, un
bien dégueulasse à couper à la scie circulaire.
»
Elle étouffa de la main un bref fou rire puis désigna
une pièce de rumsteak:
« Oui, dans ce morceau. »
Pendant que le boucher lui en découpait une tranche, elle
se tourna vers moi et se remit à rire.
Elle était jeunette et mignonne.
« Et pour monsieur, ce sera? m'apostropha le voleur avec
un sourire d'une sincérité criante.
- Un steak aussi, dans le même morceau. »
Il affecta de n'avoir pas entendu la fin de ma phrase, et, comme
ils me font toujours, alla pêcher sous son étal une
longue dentelle noirâtre sur laquelle aurait pissé
un chien, affamé sans soupçonner que ça se
mangeait.
« Un joli steak, comme ça?
- Euh... non, je préférerais dans le même
morceau, là... »
Une telle exigence le mit hors de lui. Son sourire éclatait
d'une sincérité toujours plus intense.
On s'attendait presque à le voir se fendiller et se répandre
sur le sol dans un bruit de verre brisé.
« Mais bien sûr, monsieur, comme vous voulez! »
Il se vengea en me taillant un pavé sur lequel
aurait pu vivre une armée durant une longue saison d'hiver.
« Comme grosseur, ça va? »
Je contre-attaquai sur le mode plaisant: s'il m'en supprimait
les neuf dixièmes, lui dis-je, ce serait parfait, j'en
aurais jusqu'au mois prochain, à condition certes de tenir
table ouverte tous les soirs. Je finis par obtenir satisfaction.
La petite cliente, que j'entendais rire, se servait à divers
présentoirs en pommes chips, boîtes de haricots,
aliments pour chats, et nous payâmes en même
temps. Le hasard voulut que j'eusse alors dans mon portefeuille
un billet de cent francs qui n'était pas sans ressembler
au premier steak proposé par le boucher, taché,
crevé, froissé. Delacroix y était méconnaissable,
on aurait dit un portrait de Pifret-Chastagnoul. La dame de la
caisse me rendit la monnaie d'un air dégoûté.
Quant au boucher, je le voyais dans une glace affûter un
long couteau en me fixant d'un sale œil.
Je me retrouvai sur le trottoir avec la jeune fille toujours riante.
« Ils sont terribles, ces bouchers, dis-je. Dès qu'ils
voient un homme, il faut qu'ils essaient de le rouler. Vous habitez
Saint-Priest? »
...
_________________________
Beletto
- extrait de "Sur la terre comme au ciel"