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Daniel Pennac
- La Fée Carabine # 1
- La Fée Carabine # 2
- M Malaussène au Théatre # 1

- M Malaussène au Théatre #2
- M Malaussène au Théatre # 3

Daniel Pennac.

Amusant d'être contemporaine d'un classique :o)
Désespoir, sensibilité, emportaments, humour, humour et encore humour, tout est à lire, je crois.
Mettez-vous y, et en voyage chez les Malaussène, les furieux de Belleville.
« Vous avez un vice rare, Malaussène, vous compatissez. »

La Fée Carabine...

Un meurtre, donc, et trois témoins. Seulement, quand les Arabes ne veulent rien voir, ils ne voient rien. C'est une habitude étrange, chez eux. Ça doit tenir à leur culture. Ou à quelque chose qu'ils auraient trop
bien compris de la nôtre. Ils n'ont donc rien vu, les Arabes. Probable qu'ils n'ont même pas entendu: "Pan!"
Restent le gosse et le chien. Mais le Petit, lui, ce qu'il a vu, derrière ses lunettes cerclées de rose, c'est cette métamorphose de tête blonde en fleur céleste. Et ça l'a tellement émerveillé qu'il a pris ses jambes à son cou pour venir nous raconter ça à la maison, à moi, Benjamin Malaussène, à mes frères et à mes sœurs, aux quatre grands-pères, à ma mère et à mon vieux pote Stojilkovicz qui est en train de me foutre la pâtée aux échecs.
La porte de l'ex-quincaillerie qui nous sert d'appartement s'ouvre à la volée sur le Petit qui se met à gueuler:
- Eh! J'ai vu une fée!
La maison ne s'arrête pas de tourner pour autant.
Ma sœur Clara, qui prépare une épaule d'agneau à la Montalban, demande juste, avec sa voix de velours:
- Ah! oui, Petit? Raconte-nous ça...
Julius le Chien, lui, va direct inspecter sa gamelle.
- Une vraie fée, très vieille et très sympa!
Mon frère Jérémy en profite pour tenter une sortie hors de son boulot:
- Elle t'a fait tes devoirs?
- Non, dit le Petit, elle a transformé un mec en fleur!
Comme personne ne réagit plus que ça, le Petit s'approche de Stojilkovicz et de moi.
- C'est vrai, oncle Stojil, j'ai vu une fée, elle a transformé un mec en fleur.
- Ça vaut mieux que le contraire, répond Stojil sans quitter l'échiquier des yeux.
-Pourquoi?
- Parce que le jour où les fées transformeront les fleurs en mecs, les campagnes ne seront plus fréquentables.
La voix de Stojil ressemble à Big Ben dans le brouillard d'un film londonien. Si profonde, on dirait que l'air palpite autour de vous.
- Echec et mat, Benjamin, mat à la découverte. Je te trouve bien distrait, ce soir...
.................
Ce n'est pas de la distraction, c'est de l'inquiétude.
Mon œil n'est pas vraiment sur l'échiquier. Mon œil épie les grands-pères. Mauvaise heure pour eux, le coucher du soleil. C'est entre chien et loup que le démon de la dope les démange. Leur cervelle réclame
la sale piquouse. Ils ont besoin de leur dose. Pas le moment de les perdre de vue. Les enfants comprennent la situation aussi bien que moi et chacun fait de son mieux pour occuper son grand-père attitré. Clara
demande toujours plus de précisions à Papy-Rognon (ex-boucher à Tlemcen) sur l'épaule d'agneau à la Montalban. Jérémy, qui redouble sa cinquième, prétend vouloir tout connaître de Molière, et le vieux
Risson, son grand-père à lui (un libraire à la retraite) multiplie les indiscrétions biographiques. Maman, immobile dans son fauteuil de femme enceinte, se laisse indéfiniment friser et défriser par Papy-Merlan, l'ancien coiffeur, pendant que le Petit supplie Verdun
(le doyen des quatre grands-pères, 92 berges!) de l'aider à remplir sa page d'écriture.
Chaque soir c'est le même rituel: la main de Verdun tremble comme une feuille, mais, à l'intérieur, celle du Petit la stabilise, et l'aïeul croit dur comme fer qu'il trace ses anglaises aussi joliment qu'avant la Première
Guerre. Il est triste, pourtant, Verdun, il fait écrire au Petit un seul prénom sur son cahier: Camille, Camille, Camille, Camille... sur toute la longueur des lignes.
C'est le prénom de sa fille, morte il y a 67 ans, à l'âge de six ans, juste à la fin de la Der des Ders, fauchée par l'ultime rafale, celle de la grippe espagnole. C'était vers l'image de Camille que Verdun tendait ses mains tremblantes quand il a commencé à se shooter. Il se rêvait, bondissant de sa tranchée, zigzaguant entre les balles, cisaillant les barbelés, déjouant les mines, et courant vers sa Camille, sans fusil, bras ouverts. Il traversait ainsi toute la Grande Guerre et trouvait une
petite Camille morte, momifiée, plus ratatinée à six ans qu'il ne l'est lui-même aujourd'hui. Double dose pour la seringue.
Depuis que je le planque chez nous, Verdun ne se shoote plus. Quand le passé le prend à la gorge, il regarde juste le Petit, les yeux noyés, et mUmlure : « Pourquoi qu' t'es pas ma p'tite Camille? » Parfois, il
lâche une larme sur le cahier d'écriture, et le Petit dit:
- T'as encore fait un pâté, Verdun...
C'est tellement déchirant que l'ex-séminariste Stojilkovicz, ex-révolutionnaire, ex-vainqueur des armées Vlassov et de l'hydre nazie, que Stojil, présentement conducteur de bus pour touristes CCCP, et pour vieilles dames seules le samedi et le dimanche, que Stojil, dis-je, se racle la gorge et grogne:
- Si Dieu existe, j'espère qu'Il a une excuse valable.

_________________________

Daniel Pennac dans "La Fée Carabine".

 

Bien d'autres textes et auteurs à venir, dans l'avenir, bientôt, quand j'en aurai envie et le temps...

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