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- Sur la terre comme au ciel - # 1
- Sur la terre comme au ciel - # 2
- Sur la terre comme au ciel - # 3
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René Beletto...

...écrit des polars.
Rien de vraiment inouïs dans les histoires, qui se laissent néanmoins lire avec plaisir, mais quel style!
Il y a la curieuse forme décalée d'humour de ceux qui sont arrivés au fond du désespoir (c'est clair, ça?)
J'aime bien pour me dérider la caboche, de temps en temps.

Sur la terre comme au Ciel - extrait

Je pus voir à l'aide de deux glaces les marques laissées derrière mon épaule par les griffes du chat, deux petites lignes presque parallèles qui commençaient à se boursoufler. Je me badigeonnai de teinture de Merfène en grimaçant. Un peu plus tard, je mangeai mon gros steak avec volupté. Je dus reconnaître qu'il était délicieux.
J'eus une pensée attendrie pour Martine, mère de famille impubère ou peu s'en fallait, dont le mari n'allait pas tarder à tourner le bouton de la télé pour regarder les informations.
Mes pâtes bouillaient, trop fort, avec un glougloutement hargneux. Je me levai couper le gaz d'un geste plus hargneux encore, comme si c'était de leur faute. Je les goûtai en me brûlant la langue. Je les trouvai cuites à point.
Je terminai mon repas par des asperges en conserve minuscules, natives de l'autre bout du monde. J'en posai quatre ou cinq sur des toasts un peu rances tartinés de mayonnaise en tube au goût inconnu de moi, et engloutis le tout. C'était bizarre, mais non sans charme.
L'appétit revenait bel et bien.
Hélas! malgré l'amélioration de mon état que je constatais ces jours-ci, commença ensuite une de ces soirées d'ennui radical dont j'avais le secret depuis deux mois. Cela ressemblait à un accès de maladie. Les instants s'écoulaient, interminables, d'une monotonie à hurler pour la rompre. Je ne savais pas quoi faire de ma peau, s'il fallait sortir ou rester chez moi, être assis ou debout, lire un livre ou en déchirer mélancoliquement les pages. A trente-quatre ans, la vie était toujours pour moi une attente, mais je me disais
dans ces moments-là qu'il n'y avait rien à attendre, que ce temps qui passait, ces nourritures que j'absorbais, mes mains, que je regardais parfois, les voisins qui criaient, Cécile, Julia, le crépuscule, la veille et le lendemain, l'immeuble désert d'en face, les mouches mortes, mes trois fenêtres, c'était cela la vie et rien d'autre, et il n'y avait rien, rien à attendre.
Comme souvent, je me rabattis sur la musique, bien que la musique elle-même ne fût pas alors d'une efficacité infaillible. J'écoutai la première face de la Passion selon saint Matthieu de Bach.
Mon installation hi-fi était médiocre, sauf par bonheur la tête de lecture de la platine, d'acquisition récente, qui avait amélioré de façon spectaculaire la qualité de l'ensemble. Une merveille de la technique. Je m'étais ruiné. Je m'extasiais chaque fois que je passais un disque. Par rapport à avant, c'était le jour et la nuit. Je redécouvrais certains de mes enregistrements, dont cette tête de lecture allait réveiller les moindres nuances au plus profond des sillons les plus usés. J'en fis encore l'expérience ce soir avec un très ancien quarante-cinq tours lisse comme une toile cirée du duo de guitares Pomponio Martinez Zarate, leur premier disque en France, de la marque lyonnaise Teppaz aujourd'hui disparue.
Aller au cinéma? Je feuilletai Lyon-Poche dix fois de suite. J'avais vu tous les films, et je trouvai brusquement la chair triste.
Fuir! Là-bas, fuir!
Où, sinon au C.N.P-Opéra revoir pour la sixième fois Bobby Deerfield, qui passait à vingt-deux heures quarante-cinq? Mais je n'avais pas envie de bouger. Pas envie de rester immobile non plus.
Je n'avais envie de rien.
Les époux Pomponio Martinez Zarate jouaient le banal Intermezzo de Manuel Ponce et les petizadas 2 et 6 de Villa-Lobos. Incroyable. Ce disque, passé sur un électrophone normal, ne produisait plus qu'un murmure grelottant, comme
une pluie de mai sur de la tôle ondulée, tandis que là j'avais l'impression que les musiciens se déchaînaient dans mon dos, tant, par vertu essentielle, allait chercher le son au creux le plus lointain de la matière cette étonnante tête de lecture qui aurait arraché la Neuvième à un plat à tarte.
Puis j'en eus assez des disques et des cassettes, et j'allumai la radio. On n'a pas à choisir et on ignore ce qu'on va entendre. Suspense et espoir délicieux, d'autant plus vifs si d'aventure on explore les ondes courtes, où il y a dix stations par millimètre. C'était une de nos plaisanteries traditionnelles, avec Cécile, certains dimanches après-midi de désœuvrement sans limite, où nous nous proposions en manière de dérision d'écouter les ondes courtes.
Je mis France-Musique. Hélas! c'était l'époque où une succession de réformes imbéciles salopaient, souillaient et contaminaient à jamais cette source de plaisirs musicaux que constituait jadis France-Musique. J'attendais à cette heure-ci la suite de l'intégrale des quatuors de Haydn, or je tombai sur une émission de folklore kurde, la première d'une série de quatre-vingts, comme l'expliqua pendant dix minutes un speaker jovial.
J'appris plus tard dans une revue de radio que le producteur de l'émission sur Haydn avait été congédié. Il était parti en claquant la porte et en traitant les nouveaux de trous du kurde. L'émission suivante, consacrée aux jeunes espoirs de la musique contemporaine, s'appelait Crac et vrac! et commença par une pièce intitulée Chute libre.
Après un quart d'heure de silence, on entendait un piano qui s'écrasait sur un trottoir.
A onze heures moins vingt-cinq, n'y tenant plus, je fonçai au C.N.P-Opéra et revis Bobby Deerfield.
Bien m'en prit. J'en sortis détendu et content, et je dormis bien cette nuit-là. Marthe Keller m'avait moins gêné que d'habitude dans son rôle de femme mourante qui apprend la joie de vivre à Al Pacino, et même, je l'avais trouvée émouvante.

...

_________________________

Beletto - extrait de "Sur la terre comme au ciel"

 

Bien d'autres textes et auteurs à venir, dans l'avenir, bientôt, quand j'en aurai envie et le temps...

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