Sur la terre comme au Ciel - extrait
Je pus voir à l'aide de deux glaces les marques laissées
derrière mon épaule par les griffes du chat, deux
petites lignes presque parallèles qui commençaient
à se boursoufler. Je me badigeonnai de teinture de Merfène
en grimaçant. Un peu plus tard, je mangeai mon gros steak
avec volupté. Je dus reconnaître qu'il était
délicieux.
J'eus une pensée attendrie pour Martine, mère de
famille impubère ou peu s'en fallait, dont le mari n'allait
pas tarder à tourner le bouton de la télé
pour regarder les informations.
Mes pâtes bouillaient, trop fort, avec un glougloutement
hargneux. Je me levai couper le gaz d'un geste plus hargneux encore,
comme si c'était de leur faute. Je les goûtai en
me brûlant la langue. Je les trouvai cuites à point.
Je terminai mon repas par des asperges en conserve minuscules,
natives de l'autre bout du monde. J'en posai quatre ou cinq sur
des toasts un peu rances tartinés de mayonnaise en tube
au goût inconnu de moi, et engloutis le tout. C'était
bizarre, mais non sans charme.
L'appétit revenait bel et bien.
Hélas! malgré l'amélioration de mon état
que je constatais ces jours-ci, commença ensuite une de
ces soirées d'ennui radical dont j'avais le secret depuis
deux mois. Cela ressemblait à un accès de maladie.
Les instants s'écoulaient, interminables, d'une monotonie
à hurler pour la rompre. Je ne savais pas quoi faire de
ma peau, s'il fallait sortir ou rester chez moi, être assis
ou debout, lire un livre ou en déchirer mélancoliquement
les pages. A trente-quatre ans, la vie était toujours pour
moi une attente, mais je me disais
dans ces moments-là qu'il n'y avait rien à attendre,
que ce temps qui passait, ces nourritures que j'absorbais, mes
mains, que je regardais parfois, les voisins qui criaient, Cécile,
Julia, le crépuscule, la veille et le lendemain, l'immeuble
désert d'en face, les mouches mortes, mes trois fenêtres,
c'était cela la vie et rien d'autre, et il n'y avait rien,
rien à attendre.
Comme souvent, je me rabattis sur la musique, bien que la musique
elle-même ne fût pas alors d'une efficacité
infaillible. J'écoutai la première face de la Passion
selon saint Matthieu de Bach.
Mon installation hi-fi était médiocre, sauf par
bonheur la tête de lecture de la platine, d'acquisition
récente, qui avait amélioré de façon
spectaculaire la qualité de l'ensemble. Une merveille de
la technique. Je m'étais ruiné. Je m'extasiais chaque
fois que je passais un disque. Par rapport à avant, c'était
le jour et la nuit. Je redécouvrais certains de mes enregistrements,
dont cette tête de lecture allait réveiller les moindres
nuances au plus profond des sillons les plus usés. J'en
fis encore l'expérience ce soir avec un très ancien
quarante-cinq tours lisse comme une toile cirée du duo
de guitares Pomponio Martinez Zarate, leur premier disque en France,
de la marque lyonnaise Teppaz aujourd'hui disparue.
Aller au cinéma? Je feuilletai Lyon-Poche dix fois de suite.
J'avais vu tous les films, et je trouvai brusquement la chair
triste.
Fuir! Là-bas, fuir!
Où, sinon au C.N.P-Opéra revoir pour la sixième
fois Bobby Deerfield, qui passait à vingt-deux heures quarante-cinq?
Mais je n'avais pas envie de bouger. Pas envie de rester immobile
non plus.
Je n'avais envie de rien.
Les époux Pomponio Martinez Zarate jouaient le banal Intermezzo
de Manuel Ponce et les petizadas 2 et 6 de Villa-Lobos. Incroyable.
Ce disque, passé sur un électrophone normal, ne
produisait plus qu'un murmure grelottant, comme
une pluie de mai sur de la tôle ondulée, tandis que
là j'avais l'impression que les musiciens se déchaînaient
dans mon dos, tant, par vertu essentielle, allait chercher le
son au creux le plus lointain de la matière cette étonnante
tête de lecture qui aurait arraché la Neuvième
à un plat à tarte.
Puis j'en eus assez des disques et des cassettes, et j'allumai
la radio. On n'a pas à choisir et on ignore ce qu'on va
entendre. Suspense et espoir délicieux, d'autant plus vifs
si d'aventure on explore les ondes courtes, où il y a dix
stations par millimètre. C'était une de nos plaisanteries
traditionnelles, avec Cécile, certains dimanches après-midi
de désœuvrement sans limite, où nous nous proposions
en manière de dérision d'écouter les ondes
courtes.
Je mis France-Musique. Hélas! c'était l'époque
où une succession de réformes imbéciles salopaient,
souillaient et contaminaient à jamais cette source de plaisirs
musicaux que constituait jadis France-Musique. J'attendais à
cette heure-ci la suite de l'intégrale des quatuors de
Haydn, or je tombai sur une émission de folklore kurde,
la première d'une série de quatre-vingts, comme
l'expliqua pendant dix minutes un speaker jovial.
J'appris plus tard dans une revue de radio que le producteur de
l'émission sur Haydn avait été congédié.
Il était parti en claquant la porte et en traitant les
nouveaux de trous du kurde. L'émission suivante, consacrée
aux jeunes espoirs de la musique contemporaine, s'appelait Crac
et vrac! et commença par une pièce intitulée
Chute libre.
Après un quart d'heure de silence, on entendait un piano
qui s'écrasait sur un trottoir.
A onze heures moins vingt-cinq, n'y tenant plus, je fonçai
au C.N.P-Opéra et revis Bobby Deerfield.
Bien m'en prit. J'en sortis détendu et content, et je dormis
bien cette nuit-là. Marthe Keller m'avait moins gêné
que d'habitude dans son rôle de femme mourante qui apprend
la joie de vivre à Al Pacino, et même, je l'avais
trouvée émouvante.
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Beletto
- extrait de "Sur la terre comme au ciel"