Benjamin Malaussène au Théatre - extraits.
La suite, la suite...
Le tragique avec les mômes c'est qu'ils s’imaginent que tout a toujours une suite.
Ma suite à moi c'est l'autre petit moi-même qui prépare ma relève dans le giron
de Julie.
Comme une femme est belle en ces premiers mois où elle vous fait l'honneur d'être deux!
Mais, bon sang, Julie, crois-tu que ce soit raisonnable? Julie, le crois-tu? Franchement... hein? Et toi, petit con, penses-tu vraiment que ce soit
le monde,
la famille,
l'époque où te poser?
Pas encore là et déjà de mauvaises fréquentations! Aucune jugeote alors, comme
ta mère, la «journaliste du réel »...
Mais n'assombrissons pas, n'assombrissons pas. L'heure est à la rigolade. Et,
comme toujours dans ces moments-là, la suite, c'est l'évocation du commencement:
Et mon commencement à moi, ce fut maman.
«Ma» maman.
Celle-là aussi, il faut que je te la présente.
Elle a le cœur immédiat et l'entraille généreuse, ta future grand-mère.
Benjamin moi-même, Louna, Thérèse, Clara, Jérémy, le Petit, Verdun, nous autres
de la tribu Malaussène sommes tous les fruits de ses entrailles.
Même Julius le Chien a pour elle des regards de puîné.
Qu'est-ce que tu dis de ça, toi qui es le produit d'une longue interrogation procréatoire :
«Faut-il faire des enfants dans le monde où nous sommes?
Le Divin Parano mérite-t-il qu'on ajoute à son œuvre?
Ai-je le droit d'enclencher un destin?
Ne sais-je point que mettre une vie en marche c'est lancer la mort à ses trousses?
Que vaux-je comme père, et que vaujera Julie comme maman?
Pouvons-nous courir le risque de nous ressembler?»
Tu crois qu'elle s'est posé ce genre de question, ta grand-mère?
Rien du tout!
Un enfant par coup de cœur, telle est sa loi.
L'essai chaque fois transformé et le souvenir du papa aussitôt évacué.
D'aucuns te diront que ta grand-mère est une pute.
Laisse dire, c'est leur noirceur qui parle.
Ta grand-mère est une vierge perpétuelle, c'est très différent. Une éternité en
chacune de ses amours, voilà tout.
Et nous sommes la somme de ces instants éternels.
Dont elle émerge vierge comme devant.
Mais tu ne peux pas juger, toi, dans ton petit habitacle opalin...
Il paraît que vous ne voyez pas plus loin que le bout de votre nez, là-dedans, et que tout y baigne dans une lueur bleutée...
Veinard, va...
La seule chose que je t'envierai jamais:
passer neuf mois dans le ventre de ta mère.
Je pourrais te mentir, évidemment, te vanter comme d'aucuns le cercle de
famille...
Inutile de te bourrer le mou, mon enfant, ta famille a partie liée avec le tragique, voilà la vérité.
En fait, ce qui t'attend, c'est moins une famille qu'une hécatombe.
Ta future grand-mère s'est offert une passion avec le flic Pastor, un tueur de
charme qui en a refroidi plus d'un...
Ta tante Clara s'est retrouvée veuve avant son mariage et C'Est Un Ange orphelin avant sa naissance.
La petite Verdun est née d'une agonie.
Verdun est née à la seconde où la tristesse emportait son grand-père, l'autre
Verdun.
L'oncle Stojil s'est fait embastiller pour avoir voulu défendre Belleville contre les méchants trafiquants et les honnêtes promoteurs, et Stojil est mort
dans sa prison.
Julie, ta propre mère, a failli y passer dans cette histoire! On a essayé de la
noyer, on lui a brûlé la peau avec des cigarettes !
On t'a fabriqué une mère léopard!
Au volume suivant on me collait une balle dans la tête.
Oui, mon enfant, ton père sonne creux :
une fontanelle d'acier
et le doute par en dessous.
Alors,
fils imprudent du bouc et de la léoparde, si l'envie te prenait de décrocher avant l'atterrissage... je ne pourrais vraiment pas t'en vouloir.
Pour ce qui est de Julie, elle s'en consolera à grands coups de réel.
C'est son truc, le réel, à Julie.
Beaucoup de réel avec un zeste de moi.
Elle a toujours un bout de réel sur le feu, ta mère.
Pas encore là et ça pose déjà des questions
- Mais, me diras-tu :
« Père, puisque vous semblez d'une complexion à ce point pessimiste, puisque vous êtes vous-même le rescapé, sans doute provisoire, d'une série tragique, pourquoi, pourquoi donnâtes-vous le feu vert au petit spermato et à son balluchon génétique? »
Bonne question.
Comment veux-tu que je te réponde?
Le monde entier gît dans cette question!
Et puis...
Et puis nous ne sommes jamais seuls à décider.
Tu n'imagines pas le nombre d'intervenants au grand colloque de la vie!
Y a eu Julie ta mère, bien sûr, l'œil de ta mère, l'appétit dans l'œil de ta mère...
Y a eu le plébiscite familial, orchestré par Jérémy et le Petit:
«Un p'tit frère! un p'tit frère! Une p'tite sœur! une p'tite sœur 1 Un bébé! un
bébé! »
Et les encouragements des amis: Arnar, Yasmina, Loussa, Théo, Marty, Cissou...
En français, en chinois, en arabe, s'il te plaît...
Tu es le produit d'un conseil d'administration planétaire!
Tous les sexes et toutes les tendances y ont fait « entendre leur différence », comme on dit aujourd'hui.
La reine Zabo elle-même, ma patronne aux Éditions du Talion, ce fruit sec, y est
allée de sa petite suggestion: «Êtes-vous capable d'écrire, Malaussène? Non, hein? Évidemment non... alors faites donc dans le potelé, un bébé, par exemple, ce serait joli, un beau bébé! »
Et Théo, l'ami Théo, qui n'a jamais aimé que les blonds: «Tu devrais savoir,
Benjamin, que le drame d'une tante c'est de ne jamais se réveiller mère. Sois un
frère, fais-moi un petit neveu. »
Et Berthold, le chirurgien Berthold à qui je dois ma seconde vie: «Je vous ai ressuscité, Malaussène, vous me devez bien un petit coup procréatif, merde! Allez, au boulot! Arrêtez de tirer à blanc! Engagez une balle dans le canon! »
Mais celui qui a emporté le morceau, ce fut Stojil,
ton oncle Stojilkovic
que tu ne connaîtras pas...
Et c'est le premier malheur de ton existence à venir.
Je suis allé jouer aux échecs avec lui, dans sa cellule, deux jours avant sa mort.
Je te reproduis notre conversation.
MOI:
- e2 e4
LUI:
- e7 e5
MOI, jouant:
- Julie veut un enfant. ~
LUI, jouant:
- Tu aimes l'Australie ?
MOI, jouant.
- L'Australie? .
LUI, jouant:
- Le bush, le désert australien, tu aimes?
MOI:
- Connais pas.
LUI:
- Alors, documente-toi très vite. Seul le bush australien est assez profond pour fuir une femme qui veut un enfant de toi.
Et encore...