Sur la terre comme au Ciel - extrait
M. Lampéda ne répondait jamais au téléphone
parce qu'il était à peine capable de parler.
Une maladie l'avait rendu gâteux et le faisait bafouiller.
Néanmoins, légitimement désireux de se sentir
comme tout le monde, il s'obstinait à tenir de longs discours
que la politesse ou la charité empêchaient d'interrompre
trop brutalement.
J'eus le malheur de lui demander si son état l'obligeait
à rester à la maison.
« Pa u ou », claironna-t-il, « pas du tout »,
traduisait sa femme, et
il se lança dans le récit d'une promenade qu'ils
avaient faite la veille en voiture, une vieille Frégate
Simca, récit auquel je ne compris strictement rien sinon,
grâce à Mme Lampéda, que la voiture était
tombée en panne et que la panne se manifestait par des
« paf! » émis par le moteur à intervalles
réguliers. Or, M. Lampéda découvrit qu'il
parvenait sans peine à prononcer ce petit mot, paf! Il
en fut tout réjoui, se rabattit sur cette possibilité
de communiquer et se mit à émailler son discours
de paf! de plus en plus fréquents et retentissants: «
On est a’ivé à la 'pagne, pè d'une
fème et PAF! ah, on ieux, PAF-PAF! pa possib, PAF! Ye ouève
apot, apot, capot ig ig et PAF) PAF-PAF! »
Sa femme et moi sursautions à chaque instant comme si le
quartier de la place Kléber subissait un bombardement serré.
Elle comprit que nous n'en sortirions pas sans subterfuge et nous
finîmes par échanger quelques paroles hâtives
entre deux paf à propos de la location.
Je signai un chèque à son nom et m'en allai.
PAF-PAF, dit M Lampéda en me serrant la main, et plus tard,
sur le trottoir, quatre étages plus bas, de la fenêtre
ouverte des Lampéda me parvinrent encore toute une série
de paf, une véritable apothéose sonore à
laquelle je n'échappai
vraiment qu'après avoir claqué la portière
de laToyota, rue du musée Guimet.
Quand je tournai le bouton de l'auto-radio, je m'attendis presque
à
entendre paf-paf.
...
_________________________
Beletto
- extrait de "Sur la terre comme au ciel"