Sur la terre comme au Ciel - extrait
Un de mes amis avait eu jadis une orchite, sorte d'infection
des bourses qui les lui rendait douloureuses et les gonflait aux
dimensions d'un melon.
Je retrouvai sa trace par ses parents (il habitait maintenant
Chambéry) et lui téléphonai. Il avait vu
à l'époque, me dit-il, un grand médecin lyonnais,
le docteur David Zébron, un dermatologue qui s'était
peu à peu spécialisé dans les affections
de la biroute et de ses parages.
Je téléphonai donc à Zébron, car j'avais
toujours mal. Il était deux heures et je pataugeais dans
les cadavres de mouches.
Je tombai sur une dame des plus aimables.
Non, hélas! pas de rendez-vous cette semaine, me répondit-elle.
La semaine suivante, alors? Non plus. Et... la suivante? Ah! non,
malheureusement, non, encore moins.
Je m'apprêtais à lui demander si vers Pâques
de l'année à venir les rendez-vous s'éclaircissaient
un peu, lorsqu'elle me dit: « Est-ce que c'est urgent? »
Je bafouillai: « Euh... oui, non, je ne crois pas »,
d'un ton si misérable qu'elle trouva une solution: «
Bon, attendez... Venez vendredi à cinq heures, dix-sept
heures, je vois qu'il y a une défection. Normalement, on
réserve les défections pour les urgences, mais enfin...
Cela vous est-il possible? »
Ça l'était. Le rendez-vous fut pris. Comme je pouvais
m'y attendre, je constatai une nette amélioration de mon
état dès que j'eus raccroché, et je songeai
alors que, physiologiquement et psychologiquement, la reprise
d'activités sexuelles, dans les circonstances qui étaient
celles de cette période de ma vie, expliquait sans doute
ces vagues lourdeurs et élancements dans les parties plaisantes
de mon individu. Oui, mais pourquoi d'un seul côté?
Et la douleur ne devenait-elle pas plus forte à nouveau?
Bref, j'avais rendez-vous le surlendemain avec un couillologue
notoire, il fallait me calmer et n'y plus penser.
...
Et je partis à mon rendez-vous, rue Sala, certain qu'il
s'agissait d'une simple formalité. Je fus repris d'anxiété
dans la salle d'attente, en vertu du lien nécessaire qu'on
établit malgré soi entre le fait de se trouver chez
un médecin et la maladie.
Le docteur David Zébron était un homme âgé,
petit, remuant, le regard brillant d'intelligence, sympathique
et rassurant. Il faisait partie de ces vieux médecins lyonnais,
dont la race semble bien en voie d'extinction, qui font se résorber
vos tumeurs à vue d'œil, tant ils inspirent confiance.
Il commença par me poser quelques questions d'ordre général,
âge, profession, etc., puis me demanda ce qui m'amenait.
« Cette douleur, vous la ressentez seulement quand vous
marchez, quand vous faites des efforts? me dit-il d'un ton moins
interrogatif
qu'affirmatif et même autoritaire, comme s'il savait mieux
que moi ce qu'il en était de ma douleur.
- Oui.
- Alors ce n'est rien du tout. »
Il me fixa trois longues secondes.
« Vous êtes facilement déprimé?
- Oui.
- Allez, venez me montrer votre testicule. »
Il me posa la main sur l'épaule et me conduisit dans une
toute petite pièce sans fenêtre.
« Faites pipi dans ce verre et appelez-moi quand vous aurez
fini. Prenez votre temps, on n'est pas pressé. »
Un peu plus tard, il agita les urines devant la lampe, fit tomber
dedans trois gouttes d'un liquide.
« Rien du tout », marmonna-t-il.
Puis il s'assit sur un tabouret, baissa mon pantalon et me palpa
en véritable artiste. J'avais l'impression que mes testicules
n'avaient pas plus de secret pour lui par ce simple attouchement
que s'il les examinait en coupe au microscope.
« Rien du tout, grommela-t-il. Rhabillez-vous. Ce n'est
pas te testicule qui provoque cette lourdeur et ces élancements,
mais cette veine, là, qui gonfle un peu. C'est le principe
de la varice. »
Craignant d'en avoir trop dit, il s'empressa d'ajouter en substance
que s'il arrêtait dix hommes au hasard dans la rue et leur
tâtait les couilles, six auraient la même chose.
« Il arrive effectivement que ce soit un peu douloureux,
dans les périodes de fatigue. Surtout si vous fixez votre
attention dessus. »
A coups de marteau, pensai-je. Je la fixais, mon attention, à
coups de marteau. J'insistai un peu, pour ne pas être repris
de doutes dès que j'aurais quitté son cabinet, en
lui disant que tout de même c'était nettement douloureux
quand je faisais comme ci, ou quand je me tenais comme ça...
Normal, me répétait-il en secouant la tête,
normal. Je compris que je n'ébranlerais pas son diagnostic.
Il avait vu, il avait touché, il savait. Lui aurais-je
dit maintenant que ma verge faisait entendre une sonnerie de clairon
quand je m'appuyais sur le testicule qu'il m'aurait répondu:
normal, fréquent, banal, aucune inquiétude. Il me
parla des mauvaises périodes de la vie que nous traversons
tous, me conseilla de bien jouer de la guitare sans plus penser
à mes organes génitaux et me renvoya gentiment.
Un médecin merveilleux.
...
En montant mon escalier, chose étonnante, j'entendis quelqu'un
qui sifflait Jésus, que ma joie demeure. Un klaxon lointain
se mêla à une note de la mélodie, de la même
hauteur qu'elle, et se prolongea. Il en résulta une dissonance
d'un assez bel effet musical. Puis le klaxon s'arrêta.
J'étais fatigué. Je remis au lendemain un coup de
fil à Varax Varaxopoulos pour le remercier.
Après le dîner, je me vautrai sur mon lit et commençai
la lecture des Dépouilles de Poynton, de Henry James, qui
venait de sortir en Poche. Sans y prêter attention outre
mesure, je constatai que j'avais mal maintenant au testicule droit.
Mais le tour que je me jouais à moi-même était
par trop grossier. J'entends par là que je pouvais me dire
trop facilement: Zébron m'a rassuré en ce qui concerne
le testicule gauche, donc j'ai mal du côté droit,
donc le phénomène est purement imaginaire. C'est
pourquoi j'eus bientôt mal des deux côtés.
Je lus et tournai les pages comme si de rien n'était. Mon
inconscient se découragea, regagna sa tanière en
maugréant, et à onze heures du soir je ne ressentais
plus rien du tout.
...
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Beletto
- extrait de "Sur la terre comme au ciel"