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Jean Vautrin
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- Pulsar à Vierzon
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Daniel Pennac
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- M Malaussène au Théatre # 1

- M Malaussène au Théatre #2
- M Malaussène au Théatre # 3

Jean Vautrin.

Cinéma, bouquin, j'aime bien où il met les pattes.
Il a un style bien à lui, plein d'énergie. J'ai bien aimé Bloody Mary et Baby Boom (plusieurs extraits sur ce site), Patwork et Le Journal de Louise B.
Moins aimé Le Grand pas vers le Bon Dieu, mais c'est un avis qui n'engage que moi.

Pulsar à Vierzon

JACK KEROUAC est mort. Mort aussi Brautigan. Il ne me reste que plus que moi, Tom Dean, un bison égaré, avec des yeux posés sur l'Amérique de jadis.
Partis, Ken Kesey et ses Merry Pranksters! Finie depuis vingt ans, la nuit occidentale! Adieu vaches nocturnes du Kansas! Good bye farewell villes de boîtes de biscuits, « avec une mer au bout de chaque
rue »! Dans le lointain des sixties, le cadavre de Frisco bouge encore à peine. Quelque part au bord de l'Océan, le compteur de vitesse de ma Volkswagen Coccinelle est bloqué sur 120. Les guitares, les juke-
boxes, les Remington portables se sont tues. Où sont passés les fous? Les junkies? Cette fille blonde qui rappliquait du Maine? Roxie qui marchait à mes côtés les jours où l'héro lui laissait une chance d'aimer les hommes. Piqûres dans les joues, piqûres sous la lan gue. Plus une place à louer.
Trois ans de glissades sur les falaises de Big Sur et après, Tijuana. Un livre de poèmes. Deux recueils de nouvelles. Quelle merde!
Du sang, de la chiasse à chaque ligne. Des cavernes et de l'alcool. Un gâchis de beauté. Dieu! Comme nous avons saccagé l'essentiel!

L'autre jour, c'était un mardi, j'étais au soleil.
Mon gros bide de soixante ans séchait en face de l'Annapurna et ça ne me dérangeait pas de puer dans mon froc, parce que l'air est si pur à huit mille mètres.
Douze bouteilles de whisky venaient juste de m'arriver à dos de sherpa jusqu'au village de Pokhara où j'habite avec Erika. Ma compagne du Népal était dans l'atelier.
Au travers de la baie vitrée, je la voyais évoluer devant son chevalet. Par rafales subites, elle foutait des coups de couteau géniaux sur une toile qui déroulait l'impossible. Parfois, les couleurs se fondaient ou bien c'en était une seule qui prenait le dessus. Un mauve cru par
exemple, qui se mettait à exercer une fascination vibratoire sur Erika et plus rien d'autre ne comptait pour elle.
Les jours de rendez-vous avec le mauve, la saloperie de couleur pompait quatre-vingts pour œnt de l'énergie du monde. Elle ne laissait plus que vingt pour cent pour le reste. Pour la vie quotidienne et pour votre serviteur, ce vieux débris de Tom Dean, le survivant le plus pourri des écrivains de la côte Ouest, le has been du « primitivisme fondamental », celui dont même les mouches ne raffolent pas question odeur. Et si je n'étais pas content de mon sort avec elle, Erika
suggérait de temps à autre que je retourne bouffer les haricots rouges de Market Street. Que j'aille me soûler la gueule avec le vin italien de l'Embarcadero ou que je finisse mes jours dans un asile de Mission Street.
C'était la Loi. Erika m'avait habitué à ce partage inégal. Je m'effaçais dès qu'une couleur enflait sur la toile. Quinze ans déjà qu'elle s'évertuait à peindre les Himalaya. Quinze ans que je bouffais la merde de ses
manigances colorées!
Ce foutu mardi dont je parle, je me disais en me grattant les couilles au soleil, bon Dieu! pourquoi est-ce que cette putain de femelle allemande essaie encore et encore? Hein? Pourquoi prendre une fois de plus le chemin de la perfection? Pourquoi s'y risquer?
Sûrement pas pour m'épater. Erika a fait depuis longtemps le tour de ma vieille queue. Elle ne croit même plus à mon talent d'écrivain. Elle me laisse avec mes cahiers et mes joints. Elle m'appelle bison aux yeux mous. J'ai un ulcère qui saigne de temps en temps. Quatre jours sur sept, je me demande si je vais mourir sur un trottoir ou sur un lit d'hôpital. Et ça ne l'empêche pas de se battre contre les plus grandes
montagnes du monde. Des montagnes si blanches. Elle dit qu'elle veut coincer sur la toile toute cette pureté exterminante qu'elles cristallisent autour de nous.
Quand j'ai eu fini de me gratter, j'ai craché rose sur une pierre. J'ai commencé à picoler et j'ai écouté la cloche du temple bouddhiste, en prenant bien soin d'étendre les jambes pour être sûr de ne rien faire
d'autre.
Par la fenêtre, Erika m'a crié qu'elle s'approchait d'un mauve particulièrement aigu. Ce n'était pas la première fois que ça lui arrivait depuis ce matin.
D'où j'étais, je la voyais se démener. Palette en main, elle couvrait. Elle recouvrait. Grattait. Intensifiait, se repentait. Humble. Butée. Usée. Brûlée jusqu'à l'os. Même en admettant qu'elle s'acharne davantage
pendant les cinq ans que je lui donne à vivre, il n'y a pas de raison, dans sa catégorie de mauve, qu'elle atteigne en intensité le bleu d'Auvers-sur-Oise. Il appartient uniquement à des types mystiques comme ce Van Gogh. Un genre de cri qui ne se pousse qu'une
fois par siècle. Vous êtes Dieu pendant la durée d'un tableau. Et c'est impossible à supporter.
A mon avis, Erika pressent qu'elle va au-devant d'un échec. Ses forces la trahissent. Elle continue à peindre, mais elle est déjà moins près du sommet qu'il y a seulement trois ans, quand nous baisions encore
après chaque repas, ce sacré jour de Noël par exemple où j'ai cru, en l'attendant sur le lit avec ma queue en érection, qu'elle avait trouvé le mauve clair qu'elle cherchait, exactement. Celui, dit-elle, qui va « si près du blanc des glaciers qu'il se confond avec le ciel quand le soleil devient aveuglant ». Quinze ans qu'Erika s'esquinte les yeux sur ces putains de sommets. Quinze ans qu'elle reste un peintre moyen.
Pauvre chère Erika! C'est l'alcool qui a fait le plus de chemin sur son visage. Et dans le fond, tant pis si elle recule, ailleurs, elle avance.
En tout cas, mardi, j'étais au soleil et je n'attendais rien. Je n'avais même plus besoin de patience. Dans le fond du ciel, l'Annapurna faisait le boulot en solitaire. J'avais un crayon dans la bouche. De temps en temps, j'essayais de rebrousser chemin à l'intérieur de moi- même. Je voulais savoir avec précaution si une telle démarche allumait des souvenirs. Parfois, j'y voyais clair et ça n'était pas à mon avantage. Parfois, je me contentais de poser mes yeux sur l'Amérique de jadis
et il me venait l'envie d'écrire une page. Je buvais un coup de Jim Beam et j'écrivais une page.
Le type est sorti du coin de la maison. Je ne l'avais pas entendu venir. A contre-jour, il s'avançait. Et quand il a pris le soleil pour lui tout seul, j'ai levé les yeux. Je ne comprenais pas pourquoi il me regardait
avec sympathie.
« Hey? Qui êtes-vous? » j'ai dit.
C'était tout à fait le genre de question qu'il pouvait s'attendre à se voir poser, parce qu'il fallait remonter à Abraham Lincoln pour trouver quelqu'un qui soit venu me regarder de si près. Avec l'accent français, il
m'a appris qu'il arrivait tout droit de Paris. Il a ajouté qu'il s'appelait Raphaël et un nom que je n'ai pas retenu. C'est après que suivait l'essentiel de ce qu'il avait à dire.
Il avait lu tous mes livres, il jurait que j'avais du génie et qu'il avait l'intention, si je le permettais, de les éditer en français.
Au fur et à mesure de son laïus, le type avait beaucoup changé à mes yeux. Il était même si unique dans son genre après toutes ces années, que je me suis demandé s'il n'était pas mon mauve à moi. Et je lui ai
suggéré poliment de s'asseoir, Raphaël.
Nous avons bu plusieurs scotches sans trop rien nous dire qui puisse détruire la grâce entre nous. Nous avons regardé les foutues montagnes et il est convenu avec moi que la beauté est ce qu'il y a de plus difficile à comprendre. Je lui ai montré cette saloperie d'Annapurna et j'ai essayé un sourire aimable sur lui.
« Putain! Voilà quinze ans que je suis en face de cette île flottante qui est réputée la plus belle du monde, et je ne sais toujours pas qu'en penser.»~
Il a pris l'aIr démesurement intéressé et m'a demandé:
« Vous n'écrivez plus? »
Encore une fois, je lui ai désigné la plaine liquide du ciel où perçait l'indicible blanc. En se tournant sur son fauteuil d'osier, il a vu comme moi les cimes éclaboussées d'un ressac de nuages, la consternante perfection de leur lenteur éternelle, lambeaux et déchirures, un
ralenti savant qui n'en finissait pas de se tordre et de rugir en silence.
Nous nous sommes observés avec un demi-sourire crispé. J'ai dit:
« Je suis venu me foutre en face de ça qui est totalement parfait et je ne vois pas pourquoi j'essaierais de l'abîmer avec des mots.
- Vous avez sans doute raison, a-t-il admis, mais vous êtes un grand écrivain. Vous n'avez pas le droit de vous taire, monsieur Dean. »
J'ai incliné la tête et en tendant le bras je suis arrivé à mettre Raphaël et l'Annapurna dans un verre de whisky.
Je jure qu'à cette minute, Raphaël était mauve.
D'ailleurs, Erika l'a senti. Elle s'est penchée à la fenêtre. Elle avait du bleu au bout de son couteau à peindre.
Elle a crié:
« Tom? Qui est la merde d'homme à qui tu parles? »
J'ai souri. Je pense que je faisais plaisir à voir. J'ai dit:
« C'est Raphaël. Il veut que j'écrive un nouveau recueil de nouvelles. »
Erika s'est penchée à l'intérieur. Elle a réapparu par la porte. Elle fumait un beedy. Elle s'est approchée de la table. Elle s'est accoudée dessus et ses bras croisés ont fait gonfler ses miches.
Après avoir mesuré Raphaël avec ses yeux de Prussienne, elle a parlé de lui, lui accordant aussi peu d'importance que s'il était sa propre reproduction en poupée gonflable.
« Il est assez bien proportionné, m'a-t-elle dit. Est-ce que tu me le laisserais essayer dans notre lit, Tom? »
Bon dieu, elle pouvait bien. Surtout si elle y trouvait un quelconque avantage pour sa foutue santé. J'ai pris mon verre. J'ai dit à Raphaël:
« Ne vous gênez pas pour moi. Servez-vous. »
Le Français est passé d'une hanche sur l'autre, pas sûr d'être encore au monde. Il a fait mine de s'éclaircir la voix. J'ai pris l'air aussi enthousiaste que possible pour l'encourager. J'avais bigrement envie qu'Erika soit heureuse.
« Avant d'avoir personnellement connu l'Annapuma, ai-je dit, j'étais convaincu que les fesses d'Erika étaient ce qu'on peut voir de plus beau. Je vous assure, Raphaël, qu'il y a de la neige éternelle dans leur cas. Récemment, elles ont beaucoup moins changé que
l'Amérique. »
Raphaël hésitait encore. Ça ne m'a pas échappé.
« Vous voulez imprimer mes foutus livres? j'ai gueulé. Alors, fuck your mother! Montrez-moi que vous êtes un alpiniste courageux! Grimpez la foutue femme! »
Erika lui a fait un clin d'œil approprié dans le sens de la marche et l'a précédé dans la maison. J'ai entendu l'eau qui coulait. L'Annapuma ne bougeait pas. De sa majesté, je n'avais toujours rien à dire. J'ai bu encore un peu pour m'en persuader. J'ai évité de faire le moindre bruit dans le soir qui installait la transparence de Dieu sur les montagnes. Cachés derrière l'écartement digital de leurs racines, les banians assombris ont commencé à devenir grimaciers. En nombre pair, un vol d'oiseaux a traversé le coin du ciel le plus rose. Ils étaient suivis à distance par trois retardataires. Le dernier oiseau se donnait un mal fou pour dominer sa névrose. Après son passage heurté, j'ai reconnu aux cris aigus qu'elle poussait que Raphaël escaladait Erika par la face sud.
Il est resté quinze jours à la montagne. Il me trouvait toujours aussi génial. Ça m'aidait à moins saigner de l'estomac. Il est reparti avec mes manuscrits et il m'a dit qu'il allait apprendre au monde entier à scander mon nom."
Au bout de six mois, il a envoyé un billet de première classe par Air France. Il s'excusait de ne pas pouvoir me faire voyager « un mètre devant l'avion », parce que c'était assurément la place que je méritais à
cause de la cohérence de mon œuvre. Dans un télégramme envoyé la veille, il avait beaucoup exagéré en disant que le Paris des Lettres n'attendait que moi.
J'ai atterri à l'aéroport de Roissy. Il était seul avec un photographe. Comme j'avais un feutre noir et mes bottes par Charlie Dunn - celles qui sont ressemelées treize fois - le type a pris plusieurs clichés. Il m'arrivait à l'épaule et il puait l'after-shave. J'étais en veste noire avec mes jeans. Erika avait tenu à les repasser.
Le petit type tournait autour de ma taille et m'inondait avec son flash.
Quand j'en ai eu assez de lui et de sa lumière, j'ai débouclé mon ceinturon pour lui montrer mes ornements. Comme il était prêt à tout photographier, même mes plus vieilles amies, j'ai remballé leur
calibre devant les gens qui s'arrêtaient et je suis parti droit devant moi. Ils m'ont rattrapé sur mes foutues jambes arquées et ils m'ont collé dans un taxi.
J'ai trouvé que Raphaël avait pris pas mal d'assurance avec moi. Il me tripotait les avant-bras avec l'exagération, je trouve, de mains potelées qui avaient couru sur les fesses d'Erika. Il avait prévu deux interviews à l'hôtel, une séance de photos au bord de Seine - « Dean is alive, I met him in Paris » - et principalement, une émission de télévision très en
vogue chez les Français, qu'ils appelaient « Apostrophes ».
Raphaël n'arrêtait pas de répéter que l'avenir des livres se jouait là - nulle part ailleurs - et pas tellement leur qualité qui importait peu, finalement, mais plutôt la manière dont les auteurs se composaient
un visage. Il me recommandait de bien bouger devant les caméras, me conseillait néanmoins d'agir avec prudence. Il fallait montrer, d'accord, que j'étais « JE », un vieux bison de la « beat generation », avec ma subjectivité désarmante et ma nature débridée, mais aussi rester dans les normes qui étaient celles de la bienséance. Il m'a cité l'exemple de Bukowski qui avait bu devant le public et posé ses sales pattes de vieux branleur et de postier sur les genoux d'une femme auteur, comme s'il avait envie de forniquer à la première occasion. J'ai dit que ça me faisait plaisir, Chinawski, d'avoir de ses nouvelles. Et aussi de savoir que tous les écrivains n'étaient pas rangés derrière une cravate et un gilet. Il s'est mis à faire la gueule une partie du chemin, tellement il redoutait le pire avec moi.
Ma veste me serrait sous les bras. Je n'arrêtais pas de penser que je n'étais pas loin de devenir un cheval à réclamer qu'on emmenait au paddock pour le présenter à des éleveurs. Je sentais monter le vice dans mes sabots. Une envie de ruer tout à fait galopante.
« Vous devriez me faire courir avec des œillères »,
je leur ai conseillé. Ils n'ont pas compris le sens caché de mon hennis-
sement.
On est arrivés à l'hôtel qui se trouvait rue du Maine, à Montparnasse. D'après Raphaël, cette taule avait suffisamment de passé littéraire avec Henry Miller et quelques autres disparus pour se permettre d'être sale et bon marché.
Nous sommes montés dans la chambre 18 et je me suis jeté tout vif sur le lit. Il a pas mal rebondi. J'ai sorti ma bouteille de Jim Beam et j'ai commencé à m'abîmer. Je me sentais triste sans l'Annapurna. Ses
neiges me collaient à la peau. Je leur ai dit. Raphaël a demandé si je ne buvais pas trop en attendant ce soir.
J'ai roté uniquement par commodité de non-recevoir.
Mes oreilles, occultées depuis l'atterrissage, ont brusquement débouché le champagne. Le téléphone s'est mis à sonner trop fort. Quand Raphaël a raccroché, il avait les yeux cernés. Il a dit que l'assistant d' « Apostrophes » voulait être sûr que j'étais bien arrivé. Le
photographe a écrasé son troisième clope dans le lavabo. Il a pris des photos de moi sur le lit. Il a commencé en même temps qu'il actionnait le ronronnement insupportable de son appareil à remonter le moral de Raphaël. Il lui disait au chapitre des conneries, qu'avec les besicles de mon grand-père, ma natte et mes moustaches tombantes, j'allais vendre beaucoup d'exemplaires de Ding Dong jusqu 'à San Diego
et il a commencé à me gratter. J'ai soulevé mon chapeau et je me suis gratté. J'ai remis mon chapeau.
Et il me grattait encore plus. Je me suis levé et je lui ai collé mon poing dans la gueule. Il n'a pas refusé de saigner du premier coup.
Après, je suis descendu dans la rue sans demander l'avis de personne. Raphaël m'a coursé. Je lui ai demandé s'il voulait que je l'ouvre aussi. Il m'a dit de me calmer et que l'essentiel était que je sois ce soir sur le plateau de télévision.
J'ai dit: « D'accord. Annule toutes les autres clowneries. »
Et j'ai suivi le trottoir.
Au bout de huit cents mètres, je l'ai poussé contre un mur et je lui ai fait peur en lui ouvrant le nez avec un coup de boule. Il a trouvé la force de pleurnicher avec du sang dans la bouche qu'il comptait sans faute
sur moi ce soir.
A force de continuer à marcher, j'ai trouvé la Seine.
J'ai suivi son cours parce qu'elle devait bien se débrouiller pour sortir de la ville. J'avais brusquement une telle envie de forêts que je me méfiais de moi. J'avançais beaucoup comme un éléphant qui va vers
son cimetière. J'ai allumé un petit joint et j'ai regardé Paris. Le brouillard arrangeait un peu les choses mais tous ces gens pressés me donnaient quand même une mauvaise opinion de moi. J'ai croisé les yeux d'un jeune type et j'ai senti que j'étais périmé.
Dans une rue longeant les docks, un grand black ravivé Rasta m'a proposé assez de poudre pour rebasculer dans le camp de la défonce. Je me suis ravitaillé comme pour tuer un mort. Je lui ai acheté sa cuillère et une shooteuse qui allait avec.
Je me sentais mieux d'être harnaché et j'ai tourné mes bottes vers la sortie. Près d'une autoroute, j'ai levé le pouce. C'était comme un film en arrière. Tout rajeunissait. J'allais entendre l'appel d'une vie neuve.
J'allais reprendre la route de mon éternité, comprendre l'inévitable nécessité d'aller vers quelque part, et filer droit comme une flèche vers les Rocheuses ou le Nebraska. Tant pis pour la direction, une vraie chasse pour traquer les accords détonnants reprenait de plus
belle. Tom Dean l'infatigable marche sur ses rêves!
Dope, trains maraudés, nuits d'acide au coin du feu.
Le passé m'enfumait. Uta, Nora, Col lie, Bernie, tous mes petits jupons allaient revenir. J'ai ciblé mon attention sur le souvenir de leurs culs. Que ça. J'ai Bogarté des joints sur ce sujet-là jusqu'à la fin de
l'après-midi. J'aurais pu écrire mes plus belles pages si j'en avais eu la force.
Un brontosaure semi-remorque a fini par s'arrêter. Ne me demandez pas quelle tête avait le gars qui conduisait. Il était plus tramé que Greta Garbo dans un close-up en noir et blanc. Je me souviens seulement
qu'il a essayé de me parler au début. C'était un gars qui en avait besoin. Je l'ai laissé déballer son sac au sujet de sa femme qui vidait des tubes de valium tous les soirs pour éviter de le rencontrer dans ses rêves. Il a pleuré à gros bouillons, à moins que ce ne soit moi. J'ai dormi sur son biceps où voguait une frégate, et après, j'ai gerbé sur le tableau de bord arc-en-ciel. On a écopé une partie de la nuit et quand il a eu marre de nager dans les kleenex et les œufs en gelée de la
compagnie Air France, il m'a demandé de sauter dans le vide.
On avait fait pas mal de chemin. En suivant l'herbe mouillée, je suis entré dans une ville. Sur un panneau, elle était marquée VIERZON.

A trois heures du matin, Vierzon était le cimetière le plus satisfaisant que je connaisse pour un éléphant. Il y régnait un vent assez cruel. Les rues étaient vides et les habitants dormaient tous pour ne pas rencontrer l'inhabituel. Un sacré cimetière. On aurait pu venir y mourir à plusieurs. Des baleines, des éléphants ou des bisons. Il y avait largement la place. Et personne pour regarder. Fenêtres closes. Rideaux baissés. Ici, on pouvait agoniser drôlement proprement. Les traces ne seraient découvertes que le lendemain matin, une
indifférence bien pratique pour prendre son temps.
Comme je n'avais plus rien à fumer, j'ai ramassé six beaux mégots. Je les ai tassés dans ma pipe qui ne me quitte jamais et, pourvu que je me fredonne Birth of the cool, j'ai pu maintenir dans mon cerveau une sorte de fraîcheur spirituelle.
J'ai poussé la porte de la gare. C'était le seul endroit ouvert. J'ai traversé la salle d'attente. Les lumières étaient bleues. Et une fois dehors, sur le quai, ça vivait à peu près. C'étaient surtout des yeux de couleur qui regardaient la nuit. Entre cyclopes, ils clignaient des
signaux de connivence, verts ou rouges, selon leur humeur. Le brouillard appuyait sur les réverbères de sorte que la lumière était obligée de glisser sur un enchevêtrement de rails humides. Dominés par des caténaires chevelus, on pouvait espérer partir n'importe où vers les destinations électriques. Qu'on soit une marchandise ou un homme on serait toujours expédié vers quelque part. Ça donnait confiance pour envisager le départ. Plusieurs trains sont passés dans le lointain, dont un à reculons.
J'ai marché sur le quai jusqu'à ce que la gare ne s'occupe plus que des marchandises. Près d'un hangar on avait empilé des caisses cerclées de fer. Elles avaient un haut et un bas. J'ai posé mon bas sur le trottoir de ciment et mon haut m'a suggéré que c'était l'heure des retrouvailles. J'ai sorti mon matériel et j'ai retroussé ma manche. En face de moi se trouvait un wagon constellé d'étiquettes. Ses portes coulissantes étaient ouvertes et j'étais sûr qu'on finirait bien par l'accrocher à un train en partance. Seulement alors, j'ai remarqué le chat. Il se tenait à l'entrée du hangar et observait un point situé entre lui et moi. Il louchait.
Garrot. Tirette. Le sang aspiré a remonté par le canal de l'aiguille crochue de la seringue en plastique. Il s'est mélangé au nectar de l'héroïne. Le chat ne bougeait pas. Un train a hoqueté un hurlement. Les feux ont changé. J'ai suivi la fusion du rouge qui pénétrait le poison limpide. Pulsar à Vierzon, le sang et l'héroïne s'embrassaient sous les réverbères. J'ai pensé à Gary Hemmings. A sa dernière cordée dans le parc national du Wyoming. Injection. Langue de feu. Flash! La poudre est bonne. Instantanément se creusent de profonds remous. Quelle chaleur! Le chat est immobile.
Le wagon de marchandises m'attend pour m'emmener.
Soudain, passionnément, la nuque se serre. Le çœur, le cerveau, les jambes sont assiégés. Les endroits de résistance sont renversés par la magie de la puissance.
Forêt! Il n'y a plus d'ulcère. La fraîcheur climatique envahit la matière lourde du corps. Les nœuds cérébraux s'ouvrent. Les nerfs se dévitalisent. Ils jouent de la harpe avec une agilité surprenante. Difficile de tenir une comptabilité. Les trains s'accélèrent. Un feu passe au bleu. Le chat creuse ses reins. Je sais ce qu'il guette.
Un rat. J'ai vu ses yeux rouges au détour d'une caisse.
Il rampe sur le plancher. Une paille, il s'arrête. Il mâche rapidement. Encore les trains. Le chat se fait oublier. Nausée de l'injection. Elle s'amplifie. Se démultiplie. Perce. Je vais vomir. Je pense à la pureté.
Je pense à Gary Hemmings. Je suis dans un hôtel. Je tire la chasse d'eau. Je le vois pour la première fois.
Nous sommes en 1964. Jamais vu un type d'une élégance pareille. Le Beatnick des Neiges vient de sauver des gens dans les Alpes. Toute la nuit, nous buvons. Il est tellement soûl qu'il perd ses dents sur le plancher. Gary porte un dentier. C'est un peu de sa mort qui traîne sur le sol. Il ramasse le claquoir. Il glisse le goulot de la bouteille entre les dents de porcelaine. Il verse à boire à la prothèse. Ça coule par terre. La bouteille est vide. Le dentier a soif. Nous l'encourageons pendant toutes les bouteilles qu'il boit.
Douze bouteilles, il s'enfile, le dentier. Et après toute la nuit, nous avons si soif. Je tire la chasse d'eau. Le sang remonte à l'intérieur de la seringue. Je repousse le piston. Nouvelle injection. Je ferme les yeux. A Paris, ils ont éteint les sunlights. Tom Dean est une vieille merde d'écrivain qui vient de rater le train de la célébrité. Derrière la caisse, le chat becte le rat dans un cliquetis déshonorant de chair crue et d'os broyés. Je retire la seringue. Une goutte de sang perle aux lèvres du vénéneux trou. Pas froid. Pas faim. Envie de rien.
Désir nul. Plus de mémoire. Congé chimique.
En face de moi, l'Annapurna envahit tout l'écran. Il est d'un mauve tellement renversant que, quand je tombe sur le ciment, Dieu est au rendez-vous.

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Jean Vautrin extrait de "Baby Boom"

 

Bien d'autres textes et auteurs à venir, dans l'avenir, bientôt, quand j'en aurai envie et le temps...

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