

Celtina & Spoon

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Jean Vautrin.
Cinéma, bouquin, j'aime bien où il met les pattes.
Il a un style bien à lui, plein d'énergie. J'ai bien aimé Bloody Mary et Baby Boom (plusieurs extraits sur ce site), Patwork et Le Journal de Louise B.
Moins aimé Le Grand pas vers le Bon Dieu, mais c'est un avis qui n'engage que moi.
SAM SCHNEIDER regardait sa femme et il en aurait pleuré.
Il dominait le lit et n'osait pas bouger. Il était habillé.
Prêt à partir. Il avait bouclé son holster
dans la pièce voisine. France n'aimait pas les
armes à feu.
Elle dormait recroquevillée, comme d'habitude, un pouce
dans la bouche. Pas décidée à naître.
Il finit par se pencher sur elle. Il dit doucement:
« Au revoir, mon bébé... Au revoir, France.
»
Elle secoua sa tête rousse comme pour dire non. Un sourire
se dessina sur ses lèvres gonflées, enfantines.
Elle bougea, lovée sur elle-même.
Les draps, en s'entrebâillant, envoyèrent des odeurs
de corps. Une chaleur. Des restes de parfum. Sam les respira
malgré lui. Il se sentit traversé par une envie.
Il plongea sa main dans la grotte. Il palpa les
contours des épaules de sa femme. Elle se raidit aussitôt.
Il essaya tout de même d'insinuer ses doigts entre son
ventre et ses genoux. Mais elle les tenait serrés. Ainsi
que ses bras qui barraient sa
poitrine.
« Je suis un bébé, chuchota-t-elle avec
obstination. Il ne faut pas me toucher. »
Elle se recroquevilla davantage, fermée. Il retira aussitôt
sa main.
« Je pars, dit-il. Le café est prêt. Il faudra
que mon bébé soit sage aujourd'hui. »
Soudain, le visage de la jeune femme se crispa.
Une fine nervure de contrariété apparut sur son
front. Elle ouvrit les yeux. D'un sursaut, elle sortit des draps.
Elle se dressa à genoux sur le lit. Elle lui agrippa
le bras. Elle avait l'air vraiment angoissée:
« Sam! Toute la journée, qu'est-ce que je vais
bien pouvoir faire?
- Tu pourrais sortir. Il fait beau. Tiens... téléphone
à Sylvie. Elle sera ravie.
- Pas à Sylvie.
- C'est ta meilleure amie...
- Je n'ai pas d'amie. Personne.
- Vous auriez pu aller au cinéma.
- Non. Pas au cinéma. Et je ne téléphonerai
pas. Et d'ailleurs, je déteste le téléphone.
Et tu le sais bien.
- Alors, tu pourrais marcher. Jeter un coup d'œil aux magasins.
- Non, je ne sortirai pas. Tu sais bien que je ne sors jamais.
»
Sam eut un regard paniqué. Il fit un geste de noyé.
Chaque jour, la même conversation. Et rien pour se raccrocher.
France se mit à se balancer. Un rythme fœtal.
« Je regarderai cette Ville par la fenêtre, comme
d'habitude », dit-elle d'une voix morne.
Elle soupira. Elle était nue. Admirablement proportionnée.
« Je regarderai cette Ville par la fenêtre, répéta
t-elle. Je regarderai cette Ville qui me fait mourir.
- Cette Ville n'est pas pire qu'une autre », plaida Sam.
Et il ferma le poing.
« Des cubes. Juste des cubes », répondit
France.
Elle eut un frisson. Elle croisa ses bras autour d'elle. Elle
jeta un coup d'œil sur la façade d'en faœ.
Elle ajouta:
« Tout le monde la même fenêtre. La même
fenêtre éclairée à la même
heure... »
Venant de l'appartement voisin, la sonnerie aigrelette d'un
réveille-matin saccagea le silence embarrassé.
France fixa haineusement le mur mitoyen:
« Même si je le voulais, je ne pourrais jamais avoir
d'enfant dans cette Ville », murmura-t-elle.
Sam lui caressa les cheveux d'un geste sans amplitude. Il ne
fallait pas l'effaroucher. Il fallait l'habituer. Avec une lenteur
infinie, il lui entoura
le visage de ses paumes. La forçant à regarder,
il guida ses yeux jusqu'aux siens:
« Nous aurons un enfant, dit-il d'une voix persuasive.
Nous aurons un bel enfant. Si tu te soignes. Si tu te soignes
et si tu es patiente.
- Et je ne serai plus un bébé?
- Et tu seras toi-même. Et la Ville te paraîtra
différente. »
D'un coup, elle sembla reprendre confiance.
Elle s'étendit de tout son long, à même
les couvertures. Elle s'étira avec des gestes sensuels.
Et, à part le pouce dans la bouche, tout son comportement
avait retrouvé une liberté et une harmonie
nouvelles.
« A ce soir, chérie, dit Sam.
- A ce soir, grand blond », répondit-elle en soupirant.
Il lui donna une claque affectueuse sur les fesses. Elle émietta
un rire étouffé. Il cueillit son trench-coat dans
l'entrée. Il mettait un trench-coat même en été.
Une manière de se protéger sans doute.
Il referma doucement la porte d'entrée derrière
lui.
Le bourdonnement de l'ascenseur parvint jusqu'à France.
Aussitôt, la jeune femme se précipita vers la glace
de la salle de bain. Elle prit son air bébé et
demanda à son reflet:
« Maggy-pute? Est-ce que j'ai bien joué? »
Ensuite, elle ébouriffa ses cheveux, gonfla sa lèvre
inférieure. Elle se déhancha aussi de manière
provocante. Méconnaissable. Elle se
répondit à voix rauque:
« Le grand blond n'y a vu que du feu, mon bébé.
Tu as été tsoin-tsoin, drôlement tsoin-
tsoin. »
Et elle se pencha vivement sur elle-même pour s'embrasser
sur la bouche.
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Jean
Vautrin extrait de "Bloody Mary" |
Bien
d'autres textes et auteurs à venir, dans l'avenir, bientôt,
quand j'en aurai envie et le temps... |
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