Beau
Fixe
Par
où commencer ?
Le 9 juillet, Toufik Ouannès est mort. Clamsé
béton. Flingué fin du guidon par un caractériel
mou. Balle anonyme. Cité dortoir. Barres. Cent quatre-vingts
fenêtres de devinettes.
Toufik avait les dents du bonheur. Dix ans de la tête
aux pieds. Zonard importé, deuxième génération.
Vachard avec les cons. Rieur avec ses potes. Poli avec sa mère.
Il était vingt et une heure lorsqu'il a trouvé
un illet rouge sous sa chemise. Une fleur de douleur qui
faisait carabosse à la place du sang. Ca pissait. Ses
doigts se sont crispés. Il a dit :
"J'ai mal."
Et il s'est mis à courir.
La chaleur du soir allait encore un train d'enfer. La ville
achélème était en mélasse. Du sucre
entre les doigts.
Toufik courait. Bâtiment A. Batiment C. Bâtiment
à lettres. Des cubes, des alvéoles par où
les gens passaient la tête, comme des guêpes. Toufik
courait. C'était encore loin pour aller mourir sur la
dalle de ciment.
Les femmes des " 4000 " disaient :
" Ca devait arriver ."
Un rumeur traçait poudre et méandres dans les
couloir de la cité. Virgules de merde. Graffiti. Lucette
suce Brahim. Même colère. Même anéantissement.
Même peur endémique. On disait, on répètait
:
" Si on est maghrébins, on nous tire dessus. "
Toufik était étendu sur la dalle. Des gamins comme
lui l'entouraient. Farid et Bechir. N'Doula et Pierrot. Et même
le fameux King Domino. C'était comme une fois, sur le
quai de la gare, quand toute la famille avait fait semblant
de partir à la mer. Toufik se souvenait. On avait pris
tout le bataclan, Le plat à tajine. Les maillots et les
raquettes de tennis. Manquait plus que l'argent des billets.
Et maintenant c'était exactement pareil, tous les mecs
étaient là. Sauf que ce coup ci Toufik se sentait
partir pour de bon. Les autres allaient rester mais pas lui.
Ca se voyait à leur tristesse/
Ah ! Ce que c'était dur ! Les yeux, surtout. Ses yeux,
mon vieux, tu peux pas savoir, pour les rouvrir, c'était
tout un opéra.
Les femmes des " 4000 " disaient inlassablement :
" Ca devait arriver. "
Et après que Toufik fut mort et que la nuit poisse se
fut refermée, les femmes d'Algérie, celles de
la Guadeloupe et celles du Sénégal répétaient
toujours que ça devait arriver.
Les jeunes disaient :
" Il faut foutre le feu pour faire sortir tout le monde.
On trouvera le fusil qui a tiré. "
Ils disaient encore d'autres phrases, beaucoup plus désespérées
!
" Dans le temps on mettait tout sur le dos des juifs et
maintenant on accuse les arables. "
Ils disaient, ils répétaient que l'assassin était
peut être français.
La
police est venue. Gyrophares bleus. On s'est écarté.
Ceux du S.D.P.J. de Bobigny et ceux de la brigade criminelle.
Des vedettes en Ray-ban. Tu les reconnaissais ç ce qu'ils
avaient vu des films.
Les gens d'ici, ceux qui savent la musique, les voisins ont
dit :
" Ils ne trouveront pas l'assassin ."
Quelqu'un, protégé par la foule a même lancé
" Ils s'en foutent. "
Les jeunes ont dit :
" Il faut fouiller les soixante appartements pour trouver
l'assassin. Tout mettre à sac. "
Ceux des " 4000 " ont dit :
" Ils ne le feront pas. "
Et ils ne l'ont pas fait parce qu'on ne peut pas perquisitionner
après vingt-deux heures.
Un commissaire a dit :
" Ce n'est pas légal. "
Mais ici les hommes ont demandé :
" Qu'est ce qui n'est pas légal, mon frère
? "
Personne n'a répondu. Il faisait trop noir.
Les hommes d'ici ont pensé à Toumi Djaidja, blessé
par le maître chien Patrick Besnard aux Minguettes. Et
à d'autres. Des algériens, des maliens, des martiniquais
qui avaient payé de leur vie des gestes de révolte.
Quoique même pas forcément. Parfois il suffisait
de se trouver là pour prendre des balles orientées
de haut en bas. Beaucoup de policiers trébuchaient quand
ils tenaient une arme de service. Et même en civil ça
leur arrivait.
Les femmes d'ici, les jeunes aussi et les hommes ont eu l'impression
que Toufik Ouamnés était un nouveau mort pour
rien. Que les choses ne changeraient plus. Et le bruit courait
qu'un planton du commissariat de la Courneuve aurait dit :
" Ce n'est jamais qu'un bougnoule de moins. "
Alors, la rage était dans les curs.
_________________________
Jean
Vautrin extrait de "Baby Boom"