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Jean Vautrin.

Cinéma, bouquin, j'aime bien où il met les pattes.
Il a un style bien à lui, plein d'énergie. J'ai bien aimé Bloody Mary et Baby Boom (plusieurs extraits sur ce site), Patwork et Le Journal de Louise B.
Moins aimé Le Grand pas vers le Bon Dieu, mais c'est un avis qui n'engage que moi.

Beau Fixe

Par où commencer ?
Le 9 juillet, Toufik Ouannès est mort. Clamsé béton. Flingué fin du guidon par un caractériel mou. Balle anonyme. Cité dortoir. Barres. Cent quatre-vingts fenêtres de devinettes.
Toufik avait les dents du bonheur. Dix ans de la tête aux pieds. Zonard importé, deuxième génération. Vachard avec les cons. Rieur avec ses potes. Poli avec sa mère.
Il était vingt et une heure lorsqu'il a trouvé un œillet rouge sous sa chemise. Une fleur de douleur qui faisait carabosse à la place du sang. Ca pissait. Ses doigts se sont crispés. Il a dit :
"J'ai mal."
Et il s'est mis à courir.

La chaleur du soir allait encore un train d'enfer. La ville achélème était en mélasse. Du sucre entre les doigts.
Toufik courait. Bâtiment A. Batiment C. Bâtiment à lettres. Des cubes, des alvéoles par où les gens passaient la tête, comme des guêpes. Toufik courait. C'était encore loin pour aller mourir sur la dalle de ciment.
Les femmes des " 4000 " disaient :
" Ca devait arriver ."
Un rumeur traçait poudre et méandres dans les couloir de la cité. Virgules de merde. Graffiti. Lucette suce Brahim. Même colère. Même anéantissement. Même peur endémique. On disait, on répètait :
" Si on est maghrébins, on nous tire dessus. "

Toufik était étendu sur la dalle. Des gamins comme lui l'entouraient. Farid et Bechir. N'Doula et Pierrot. Et même le fameux King Domino. C'était comme une fois, sur le quai de la gare, quand toute la famille avait fait semblant de partir à la mer. Toufik se souvenait. On avait pris tout le bataclan, Le plat à tajine. Les maillots et les raquettes de tennis. Manquait plus que l'argent des billets. Et maintenant c'était exactement pareil, tous les mecs étaient là. Sauf que ce coup ci Toufik se sentait partir pour de bon. Les autres allaient rester mais pas lui. Ca se voyait à leur tristesse/
Ah ! Ce que c'était dur ! Les yeux, surtout. Ses yeux, mon vieux, tu peux pas savoir, pour les rouvrir, c'était tout un opéra.
Les femmes des " 4000 " disaient inlassablement :
" Ca devait arriver. "
Et après que Toufik fut mort et que la nuit poisse se fut refermée, les femmes d'Algérie, celles de la Guadeloupe et celles du Sénégal répétaient toujours que ça devait arriver.
Les jeunes disaient :
" Il faut foutre le feu pour faire sortir tout le monde. On trouvera le fusil qui a tiré. "
Ils disaient encore d'autres phrases, beaucoup plus désespérées !
" Dans le temps on mettait tout sur le dos des juifs et maintenant on accuse les arables. "
Ils disaient, ils répétaient que l'assassin était peut être français.

La police est venue. Gyrophares bleus. On s'est écarté. Ceux du S.D.P.J. de Bobigny et ceux de la brigade criminelle. Des vedettes en Ray-ban. Tu les reconnaissais ç ce qu'ils avaient vu des films.
Les gens d'ici, ceux qui savent la musique, les voisins ont dit :
" Ils ne trouveront pas l'assassin ."
Quelqu'un, protégé par la foule a même lancé
" Ils s'en foutent. "
Les jeunes ont dit :
" Il faut fouiller les soixante appartements pour trouver l'assassin. Tout mettre à sac. "
Ceux des " 4000 " ont dit :
" Ils ne le feront pas. "
Et ils ne l'ont pas fait parce qu'on ne peut pas perquisitionner après vingt-deux heures.
Un commissaire a dit :
" Ce n'est pas légal. "
Mais ici les hommes ont demandé :
" Qu'est ce qui n'est pas légal, mon frère ? "
Personne n'a répondu. Il faisait trop noir.

Les hommes d'ici ont pensé à Toumi Djaidja, blessé par le maître chien Patrick Besnard aux Minguettes. Et à d'autres. Des algériens, des maliens, des martiniquais qui avaient payé de leur vie des gestes de révolte. Quoique même pas forcément. Parfois il suffisait de se trouver là pour prendre des balles orientées de haut en bas. Beaucoup de policiers trébuchaient quand ils tenaient une arme de service. Et même en civil ça leur arrivait.
Les femmes d'ici, les jeunes aussi et les hommes ont eu l'impression que Toufik Ouamnés était un nouveau mort pour rien. Que les choses ne changeraient plus. Et le bruit courait qu'un planton du commissariat de la Courneuve aurait dit :
" Ce n'est jamais qu'un bougnoule de moins. "
Alors, la rage était dans les cœurs.

_________________________

Jean Vautrin extrait de "Baby Boom"

 

 

Bien d'autres textes et auteurs à venir, dans l'avenir, bientôt, quand j'en aurai envie et le temps...

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