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Jean Vautrin.

Cinéma, bouquin, j'aime bien où il met les pattes.
Il a un style bien à lui, plein d'énergie. J'ai bien aimé Bloody Mary et Baby Boom (plusieurs extraits sur ce site), Patwork et Le Journal de Louise B.
Moins aimé Le Grand pas vers le Bon Dieu, mais c'est un avis qui n'engage que moi.

Pour solde de tout coeur

EN 1940, le maillot de bain Roussel en Airolastic à tricot poreux assurait une fraîcheur constante autour des hanches de ma mère. Elle avait quarante et quelques années de moins. J'en étais amoureux. Papa vivait encore pour six mois. Jusqu'à ce bombardement de la forêt de Bitche, arrondissement de Sarreguemines. Papa vendangé par des obus de 105. Ecrabouillé comme un chasselas. Bu par la terre. Cul sec. Au revoir, papa. Parlons plutôt de l'été 1939.

Un Kodak Rétina fixait le dernier bonheur de mes parents sur pellicule Vérichrome. Près d'eux, aux terrasses de café, les couples heureux buvaient de la Quintonine. Les pilules orientales raffermissaient les seins. Le thé mexicain du docteur Jawas amincissait les formes. Si vous allez par là, on se parfumait avec Shocking de Schiaparelli ou Shanghai, parfum de chez Lenthéric. Avant, en 1938, il Y avait eu le soutien- gorge Arista, tricoté en forme, sans couture, et à plaque stomacale. Il avait longtemps nourri mes rêves.

En ce temps-là, j'avais six ans, l'âge de regarder par les trous de serrure.
Je me souviens d'une amie de la famille, venue huit jours en mai, pour se reposer à la campagne. C'était une jeune femme dans l'embonpoint de ses trente-six ans. Elle me fournit à son insu un matériau mitoyen que je n'étais pas prêt d'oublier. Nue devant la glace, elle fumait des cigarettes Balto, gpût américain. Les paupières closes, les narines pincées, elle s'enrobait d'une fumée qui sentait le miel.

Alpiniste débutant, j'escaladais son mont de Vénus par la face ombragée. Je foulais par la pensée une cambrousse dense et ébouriffée aux reflets plutôt roux.
L'on n'imagine pas la force des images qui traversent la tête d'un jeune promeneur clandestin. Je tiens à témoigner que ces temps étaient encore rubéniens, archaïques quant à la conception de la lingerie fine, et que la prémonition du bikini était inenvisageable.
On visitait la Belgique. Ostende et Blankenberge. Les bas Gui faisaient les jambes jolies. On tressait des louanges aux tricots tulle, à la gaine Charmereine.
Décades éblouissantes! Femmes indémaillables! Un seul grain de Vals suffisait à régulariser doucement vos fonctions digestives! Transparence de chez Houbigant, Caravane de chez Bienaimé, Iles d'Or de chez Lenthérie, comme la guerre allait abîmer maman! Comme l'après-guerre a été cruelle!
Voilà où j'en suis...

On ne se connaît pas. Mais quand bien même nous aurions l'occasion de sucer la paille du même peppermint, je ne pense pas que je vous plairais des masses.
Trop en retard pour mon âge. Cette raie par le milieu. Mes cheveux gominés. Ma mère qui vit toujours. Et je porte des bottes de caoutchouc en plein été.
Vous êtes au bout du bar. Vous riez. Vous riez à tout ce qu'on vous dit. A Denise, qui est votre prénom. Aux platitudes que vous débite ce type à la santé infernale. Chemise caïman, et le même âge que moi.

Je vous regarde. Hé! Je vous regarde!
Je suis derrière la plante exotique. Le palmier plumé. Phoenix des Canaries, il me semble. Mais vous ne me voyez pas. On ne me voit jamais. Ou alors, juste le temps de me rendre ma monnaie. Des trucs comme ça. Jé suis trop gris. Trop beige. Trop insignifiant.
Mais moi, je vous ai remarquée. Distinguée. Choisie, Denise. Cet après-midi, belle enfant. Sur la plage. Pour votre bikini, votre crème à bronzer, votre teint de blonde. Et parce que vous avez le ventre de ma mère.
La même nature de peau.
Ce soir, je vais vous tuer.

1/3 de Noilly-Prat. 1/3 de Guignolet. 1/3 de je ne-sais-plus-quoi. Un doigt d'Angostura. Et un zeste de citron. Cocktail en votre honneur, mon petit ventre.
Vous aimez Saint-Tropez? J'y viens depuis trente ans. Trente ans de solitude! Est-ce que vous imaginez? On n'imagine pas le désespoir des seuls!
Où en étais-je? Ah! oui. Le chapitre des vacances.
Autant que vous sachiez, je n'en prends pas vraiment. Un jour par an. Celui-ci. Le jour qui va nous réunir. Celui de votre mort, mon petit ventre.
Après, je reprendrai le train de nuit. Je retrouverai maman. Je lui raconterai votre bikini. Votre splendeur ambrée. Votre ventre de vingt-deux étés. Maman dans mes bras. Rêveuse à m'écouter. Nous vivrons tranquillement, jusqu'à l'année prochaine. Et vous y serez pour quelque chose, je vous jure.
Le visage de maman devient lisse quand elle est apaisée. Chaque année, j'efface ses rides. Le reste n'est qu'imagination, vous savez. Et vous n'aurez pas le temps de peler sur le nez. Pas le temps d'avoir de vergetures, Denise.

Glaçons. 1/3 de Lillet. 1/3 de gin. 1/3 de Martini dry. Un trait de Bols bleu.
Je m'appelle Martin. Un nom étriqué comme du prêt-à-porter de province. Et pendant trois longues heures épuisantes, cet après-midi, j'ai enjambé les gens, ici, à Saint-Tropez. Je vous cherchais, Denise. Trente ans que je cherche à comprendre!
Vous venez encore de rire, Denise. Je n'aime pas cette hystérie mal contenue. Elle vous taille la voix dans l'aigu. Tout cela n'est pas bon pour moi.
Lundi, je serai à mon travail. Laborantin. Un type effacé. Blouse blanche. Profil fuyant. Dosages minutieux. J'aime assez ce que je fais. La biologie permet bien des manèges. Une goutte d'eau sous un microscope et vous prenez l'Orient Express. J'ai toujours apprécié cette sorte de vagabondage par la pensée. J'ai toujours mené ce genre d'existence micrométrique. Oh! Dieu. J'ai adoré faire des études!
Des idées, Denise, n'allez pas vous faire. Il m'est arrivé aussi de regarder du côté des autres. De m'intéresser au monde extérieur. La modernité, tenez. La communication. L'automobile. L'électronique. Tout, je veux bien. Tolérant comme on voit... Mais le droit à l'exode d'été! Pourquoi? Hein? Pourquoi? Etrange plaisir mérinos, vous admetterez. Tropisme dégradant, je trouve. Le derrière des cons posé sur le visage des gens que vous aimez le mieux. Jolie maman graissée comme un fusil. Toute une bidocherie rôtie au soleil. Intimité par forci-pressure. Des ventres qu'on n'envisage même pas d'habitude. Sur des plages à caillasses. A se refiler la bêtise par la bouche. Merci bien. Merci beaucoup. Et caetera, des imbécillités notoires. Vous voudriez que je retire mes bottes?

L'Homme, je veux dire la Femme a toujours voulu apprivoiser le soleil. A croire que faire entrer la chaleur du ciel dans un ventre femelle, c'est déjà donner signe de vie. Sorte de préchauffage biblique. Prémisses de l'envie de procréer. Le bronzage comme aguicherie supplémentaire. Filtres magiques, écrans numérotés, grnisses et excipients. Tout un arsenal. Antichambre de l'amour. Appetizer. Le bikini za kouski, en quelque sorte. Dyonisiaque, mon cher Stetson! A ce jeu solaire, j'ai tôt compris que s'il convient de protéger sa tête, il est dégoûtant de réduire le bas.
Comprenez ma révolte. Maman avait cinquante-six ans quand j'ai vu son ventre pour la première fois. Dans son cas, qui a bouleversé ma vie, le bikini venait trop tard. Et j'ai détesté l'inventeur. Paresse abdominale, sangle relâchée, il y a des géographies molles qui abasourdissent l'entendement. Ma mère était vieille comme une pomme oubliée dans un grenier. Et, quand j'ai découvert au-dessus du triangle minimal, cette ptôse jusqu'alors insoupçonnable - enfermée, secrète, ordinairement enveloppée de jupes portefeuilles, de drapés, de volants, de ramages - j'ai su que je lisais soudain à ventre ouvert tout l'abandon de cette femme, tout son renoncement. Pas de doute possible. Maman arrivait trop tard sur la plage. Elle ne serait plus jamais belle. Plus jamais désirable. Et j'ai pleuré.
A deux pas de sa défaite, Ursula Kubler bronzi- bronzait dans les bras de Boris Vian. Elle était belle et longue comme un éclat de trompette. Vadim mignonnait Bardot d'une queue de cheval et Dieu créait la Femme. Bonjour Tristesse, c'était celle des années 50.
Sagan roulait en cabriolet Triumph.
Cet été-là, j'ai rangé mes maillots de bain. J'ai enfilé mes bottes. Et j'ai empêché maman de sortir. Elle ne sortirait plus. Elle l'a promis. Je me suis arrangé pour qu'elle le fasse.
Depuis, chaque été, dans notre trois-pièces de la place Paul Verlaine, derrière nos volets clos, assis sur un vieux Smyrne repeint par Bonnard, nous faisons ensemble le voyage du bikini à rebours. Nous remontons le temps. Maman pose sa tête sur mes genoux. Je parle doucement. Toute la nuit. Toutes les heures de la nuit. Et Je lui raconte l'histoire de son corps...
...En 1940, il était une fois le maillot de bain Roussel, en 1939, papa vivait ecore six mois.

Un Kodak Rétina. La Quintonine. Les pilules orientales. Le thé mexicain.Et ainsi de suitejusqu'en 1936 où mademoiselle Danielle Darrieux, la vedette la plus aimée du public, portait des bas Cornuel.
Et cessez ce rire de gorge, je connais le numéro de votre chambre, Denise. Au fond de la poche de ma veste, je serre dans mon poing le manche d'une alène de cordonnier.

Ce soir je vais vous percer le ventre, mon petit ventre.

_________________________

Jean Vautrin extrait de "Baby Boom"

 

Bien d'autres textes et auteurs à venir, dans l'avenir, bientôt, quand j'en aurai envie et le temps...

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