Le
Breton et son climat.
Le Breton adore son climat. Mais c'est un amour de vieux couple, qui
a résisté - c'est le cas de le dire! - à bien des
tempêtes. Il passe donc son temps à s'en plaindre.
Qu'un hors-venu, toutefois, se croyant dédouané par les
gémissements de l'autochtone, lâche la bonde à son
exaspération devant la pluie fine qui bouche l'horizon depuis
le petit jour et le visage se ferme, un ange passe, qui prend parfois
les traits de Cyrano de Bergerac: Je ne permets pas qu'un autre me les
serve ! Telle est en substance la réplique, même si la forme
est généralement moins châtiée. Et si votre
interlocuteur se tait, n'allez pas prendre son silence pour un acquiescement:
en Bretagne, qui ne dit mot ne consent pas.
La grande différence entre vous et un Breton, d'ailleurs, c’est
que vous ne vous plaignez que quand il tombe des cordes, alors que le
Breton se plaint en toute circonstance: S'il pleut, il rouspète,
s'il ne pleut pas, il dit qu'il va pleuvoir, et si le soleil est aveuglant,
l'horizon pur de tout nuage, il grogne qu'il fait lourd.
La météo étant, ici comme partout, l'expédient
le plus commode pour entamer la conversation sur une plage, à
une table de café ou dans un ascenseur, il vous faut donc, avant
d'y recourir, c'est-à-dire avant même de mettre le pied
en Bretagne, vous pénétrer du lien complexe que le Breton
entretient avec son climat. Faute de cet effort, vous iriez de déconvenue
en déconvenue, soit que, adepte du parler vrai, vous soupiriez:
Il pleut... encore! soit que, désireux de vous concilier votre
interlocuteur, vous preniez un ton faussement guilleret pour glisser:
Ah ! ce petit crachin, ça ravigote! ce qui passerait, au mieux,
pour de la flagornerie, au pis pour une ironie sournoise.
Le fin mot de l'affaire est que le Breton n'aime ni le soleil ni la
pluie. Ce qu'il aime, c'est que le temps change. Et, sous ce rapport,
il est servi! Son idéal, souvent atteint, est de voir se succéder
un jour de ciel bleu, un jour de boucaille et un bon petit coup de chien
pour regarder les nuages filer comme un pet sur une toile cirée.
L'horreur absolue est ce beau fixe désespérant, mortellement
ennuyeux, dont les présentateurs de la télévision
ont l'horripilante habitude de se congratuler (d'une façon générale,
d'ailleurs, lesdits présentateurs sont très mal perçus
en Bretagne: on leur passerait de croire naïvement que soleil est
synonyme de beau temps - ce n'est pas pour rien qu'on les choisit tous
avec l'accent ensoleillé du midi - on leur pardonnerait même
de diviser arbitrairement la carte entre une moitié nord et une
moitié sud, quand bien même il ferait plus chaud à
Rennes qu'à Nice; mais on leur en veut à mort de se tenir
toujours à la droite de la carte et de cacher ainsi la Bretagne).
A propos de beau fixe, la terrible sécheresse de 1976 - plus
de six mois sans une goutte d'eau - a laissé ici le souvenir
d'un film d'épouvante. Les ravages causés aux cultures,
le rationnement de l'eau, le tarissement des rivières auraient
sans doute été supportés vaillamment. L'enfer était
tout bonnement la poussière qui volait partout, grisaillant les
arbres, brûlant les narines, obscurcissant les fenêtres.
Privés de leur humidité vitale, les Bretons étaient
comme des poissons hors de l'eau. À la première pluie
de la fin de l'été, on les vit, comme un seul homme, sortir
de chez eux, les yeux au ciel, rire d'un bonheur sensuel à sentir
les premières gouttes ruisseler sur leur visage. Le lendemain,
ils recommençaient à râler.
Mettez-vous donc bien dans la tête qu'une journée de soleil
est ratée sans une petite ondée pour reverdir l'herbe
et qu'un après-midi pluvieux laisse un excellent souvenir si
vers les cinq heures un petit coin de ciel bleu troue les nuages (ce
qu'on appelle une culotte de gendarme, qu'il convient d'être le
premier à découvrir pour en clamer à tous la bonne
nouvelle) et laisse présager un coucher de soleil en technicolor
et Panavision qu'on ira admirer sur la pointe la plus proche (il est
prudent de réserver !).
Le seul aléa climatique que le Breton redoute vraiment, c’est
le grand froid: il n'est ni entraîné, ni équipé
pour conduire sur la neige ou le verglas. La simple menace en suffit
à faire grimper le taux d'absentéisme vers des sommets
inconnus même pour les grandes marées (voir le chapitre
La mer...). Ce n'est pas pour rien que les vieux cantiques évoquent
an Ifern yen: l'enfer froid, laissant aux malheureuses populations méditerranéennes
accablées par le cagnard la notion d'une géhenne de feu.
Et la tempête? direz-vous. La tempête fait partie de la
vie. Elle est considérée comme un spectacle de choix,
gratuit, de surcroît, presque un avantage en nature. Et elle suscite
un sentiment de fierté: dans le discours que tiennent les Bretons
sur eux-mêmes, la tempête est, avec le granit, une attestation
d'endurance et de solidité. On laisse avec commisération
à des populations moins aguerries le droit de se plaindre de
pâles zéphyrs qui atteignent tout juste les cent kilomètres
à l'heure.
Il faut faire une exception, malgré tout, pour l'ouragan du 6
octobre 1987 (les vents atteignaient 240 km/h quand les anémomètres
explosèrent, à la pointe de Penmarc'h), qui dévasta
la péninsule, laissant des traces loin d'être effacées
quinze ans après. On en a même beaucoup voulu à
l'opinion française de s'en émouvoir si peu. La presse,
il est vrai, avait l’attention occupée par le krach boursier.
Mais l'aumône de Charles Pasqua, débloquant superbement
un «secours d'urgence» de 150 000 francs - nouveaux, quand
même, soit, sans oublier les centimes, 22 867,35 euros! -, alors
qu'un million de Bretons étaient privés d'électricité
et de téléphone (certains attendirent douze jours pour
être de nouveau reliés au monde) nous est restée
en travers de la gorge.
Cinq ans plus tard, quand le même Pasqua, au soir du référendum
sur Maestricht, se mit à beugler à la télévision:
Les Bretons, c'est comme les cochons..., on se dit que ceci expliquait
peut-être cela. Et quand l'ouragan de 1999, épargnant la
Bretagne, se divisa en deux branches pour aller ravager la Normandie,
les Charentes et l'ennuyeux parc de Versailles, c'est avec une certaine
jubilation intérieure que la Bretagne dépêcha des
équipes de spécialistes pour enseigner à ces pauvres
marins de bateau-lavoir comment il fallait s'y prendre.
Bien entendu, si, dédaignant mes conseils, vous vous obstinez
dans une attitude de dénigrement aussi néfaste que primaire,
vous devez savoir que vous n'aurez pas le dernier mot.
Le Breton a toujours la ressource de sortir son joker, contre lequel
vous resterez sans voix: le microclimat.
Le microclimat possède le double avantage d'être avéré
et invérifiable. Avéré, parce qu'on vous le dit:
c'est notre parole contre la vôtre.
Et parce que les palmiers, les aloès et les bois de mimosas le
prouvent. Invérifiable, parce que, si, histoire de voir, vous
vous avisiez de faire les vingt kilomètres qui vous séparent
du microclimat le plus voisin, il se pourrait en que les délais
de route perturbent les conditions d'expérience. Le climat en
Bretagne est une donnée einsteinienne: il change plus vite que
l'homme ne se déplace.
Toutes vos récriminations a priori finiront donc par se casser
sur ce mur: Ailleurs, peut-être, mais ici nous bénéficions
d'un microclimat. Le temps que vous fassiez le point, vous vous serez
habitué et c'est vous qui sortirez le joker sous le nez des nouveaux
arrivants.
Enfin, si après quelques mois vous souffrez encore, pensez au
réchauffement climatique. Quand le Sahel aura atteint la Côte
d'Azur, on pourra toujours, malgré la montée des eaux,
survivre en Bretagne, à condition de s'être installé
de préférence sur une côte à falaise.
Haut
de la page
_______________________
Glissons, mortels
!...
La
pointe de la Torche se trouve dans la commune de Plomeur, Finistère.
Longtemps fréquentées des seuls amoureux d'une nature
romantique et farouche, elle est aujourd'hui occupée par une
colonie de cétacés bipèdes que l'on reconnaîtra
aisément à leur enveloppe pachydermique parsemée
d'incrustations fluo. L'unique fonction vitale de ces mamifères
supérieurs hermaphrodites (au demeurant plutôt innofensifs)
paraît être de se maintenir à la surface d'une planche,
parfois garnie d'une voile, que, en dépit de tous leurs efforts
pour gagner la haute mer, les vagues gigantesques de la Torche ramènent
inlassablement au rivage.
Les spécialistes émettent l'hypothèse qu'il s'agirait
là, comme pour les suicides collectifs des baleines, d'un phénomène
de dérèglement du sens de l'orientation.
Quand il n'est plus en train de boire la tasse, le surfer (c'est le
nom vulgaire du cétacé, prononcer [seur-feur]) gît
allongé sur le sable, dans une inertie à peu près
complète; il se prépare ainsi à sa période
sénile que, les genoux en compote, les reins en capilotade, il
passera dans une petite voiture."
Haut
de la page
________________________
Nom,
prénom, domicile, date et lieu de naissance.
a) Premier cas de figure: vous êtes Parisien.
Aïe!
Ça démarre sur les chapeaux de roue. Bon, inutile de vous
frapper, ce n'est pas forcément perdu d'avance.
Le risque serait même que ça se passe trop bien et qu'au
bout de quelques semaines, à constater que les gamins ne vous
jettent pas des pierres en criant: Parisien… tête de chien!
vous tiriez la conclusion que c'est dans la poche et que vous commenciez
à baisser la garde. C'est là que le danger vous guette.
Que vous soyez Parisien, Lyonnais ou Berruyer (pour ceux qui ne le sauraient
pas: habitant de Bourges), le premier point dont vous devez vous convaincre,
c'est que, contrairement à ce que vous pensiez, les Bretons ne
sont pas à priori convaincus de la nécessité de
votre venue parmi eux. Pour les Lyonnais et les Berruyers, cela n'a
guère de conséquence. Mais pour les Parisiens, cela se
traduit nécessairement par un round d'observation. Est-ce que
par hasard vous n'auriez pas glissé dans vos bagages un casque
colonial? Est-ce que vous n'auriez pas dans l'idée de leur apprendre
à vivre, de les faire bénéficier de la culture,
de l'efficacité, de la modernité parisiennes. La première
phrase à vous échapper qui vous montrera imbu de votre
mission civilisatrice - parce que, ces Bretons, malgré tout,
ce sont aussi des hommes (des femmes) n'est-ce pas! -, c'est-à-dire
la première fois que vous vous laisserez aller à dire:
Mais c'est pas comme ça qu'il faut faire, voyons! Ça ne
ressemble à rien.
Si vous croyez qu'à Paris... risque de vous coûter très
cher. Vous serez définitivement entouré d'un cordon sanitaire
derrière lequel on se gaussera.
Mais si vous savez adopter un profil bas, feindre d'oublier que vous
venez du nombril du monde, mieux encore, si vous parvenez à vous
persuader qu'il y a une vie au-delà du périph, tout se
passera très bien. D'autant qu'il y a beaucoup plus de Bretons
que vous ne l'imaginez à avoir séjourné de longues
années à Paris. Que, peut-être même, ils connaissent
Paris mieux que vous, si par-dessus le marché vous avez la disgrâce
d'être un de ces faux Parisiens qui n'usurpent ce titre que pour
faire oublier qu'ils crèchent dans une banlieue pourrie. On sait
bien ici que la vie parisienne de ces banlieusards, si portés
à en faire étalage, se résume pour eux à
métro-boulot-dodo.
La règle d'or sera donc, fussiez-vous né à l'ombre
de la tour Eiffel, de vous couvrir la tête de cendres en glissant
de temps à autre, à mots couverts, dans la conversation
quelques allusions bien contrites à votre soulagement d'avoir
fui cet enfer pour rencontrer enfin la vraie vie et les vraies gens
(pas les vraies braves gens, quand même: gardez la mesure en toute
chose). On compatira, on vous dira que ce n'était pas de votre
faute et on n'y pensera plus. C'est ce qu'il peut vous arriver de mieux.
b)
Variante du premier cas de figure: vous êtes un Breton de Paris.
C'est fou, le nombre de Parisiens dont on apprend, à leur prise
de fonctions, qu'ils ont encore leur grand-mère à Locmariaquer
(très bon !), qu'ils ont rencontré leur conjoint pendant
leurs études à Rennes ou qu'ils ont passé toutes
les vacances de leur enfance dans la maison de famille à Beg-Meil
(moins bon: ça fait bourgeois et touriste). Ils se sont bien
gardés d'en faire état lors de l'entretien de recrutement
: il ne fallait pas jeter le doute sur leur mobilité géographique.
Mais dès qu'ils posent leur sac, ça sort.
Honnêtement, ça ne servira pas à grand-chose si
vous n'avez pas réellement passé une bonne partie de votre
vie en Bretagne, de préférence à proximité
de votre nouvelle affectation (au-delà de cinquante kilomètres,
est-ce que c'est encore la vraie Bretagne ?). Cela peut même jouer
contre vous et indisposer à la fois ceux qui se refusent, quoi
qu'il en coûte, à vivre ailleurs qu'au pays - ils vous
tiendront pour un traître mal repenti - et ceux qui auraient bien
voulu aller se faire voir ailleurs et n'y sont pas parvenus - ils verront
en vous un reproche vivant: il ne faut pas laisser croire aux gens qu'on
a mieux réussi qu'eux. Tout au plus, si vous avez la bonne fortune
de porter un nom de famille typiquement breton, quand bien même
vous ne le devriez qu'à un lointain ancêtre émigré
à Toulon ou à Bécon-les-Bruyères au début
du XIXe siècle, cela pourra au moins vous tenir lieu de tenue
camouflée.
L'affaire sera autrement scabreuse si vous êtes un authentique
Breton-de-Paris : vous avez appris à danser l'an dro à
l'amicale des Bretons des Lilas ou la gavotte chez les Enfants d'Ille-et-Vilaine,
votre agenda est barré en rouge tous les vendredis soir parce
que vous écoutez Radio-Bro après être passé
à la librairie Coop Breizh de la rue du Maine et chaque pont,
de Noël à la Toussaint, vous voit, l'œil fiévreux,
les mains moites, rejoindre gare Montparnasse les bataillons de pèlerins,
tétanisés devant le tableau des trains en partance comme
devant le mur des Lamentations, psalmodiant, qui Si je t'oublie, Locmaria-Berrien
et qui L'An prochain à Saint-Nicolas-du-Pélem...
Vous risquez fort en ce cas d'être bientôt atteint du syndrome
du Palacha (ces Juifs noirs d'Éthiopie qui ont eu tant de mal
à s'intégrer dans l'État d'Israël).
Car deux désillusions vous attendent.
D'abord, les Bretons-de-Bretagne, même les plus jaloux de leur
identité, vivent celle-ci avec un brin de distanciation tranquille.
Ils n'éprouvent pas le besoin de l'afficher, de s'en draper (du
moins quand ils sont entre eux) Vous ne tarderez pas à les trouver
bien tièdes, prenant leur discrétion pour de l'indifférence.
Et eux vous reprocheront bientôt d'en faire un peu trop. Mais
il y aura pis: ce sera pour vous de découvrir que dans Breton-de-Paris
il y a Paris et que, suprême injustice, affront inexpiable, vous
êtes d'abord perçu comme un Parisien. Et pour cause: malgré
tout le vernis breton dont vous vous badigeonnez, on verra bien que
vous êtes bavard, péremptoire et speedé. Ce sera
pour vous une prise de conscience cruelle, mais, si vous l'esquivez,
on peut parier qu'avant dix-huit mois vous serez retourné aux
Lilas et à la rue du Maine, maugréant qu'il n'y a qu'à
Paris qu'on trouve de vrais Bretons.
c)
Deuxième cas de figure: vous venez de ce que, en hexagonal, on
appelle une région à identité forte, c'est-à-dire,
en français puéril et honnête, d'un pays à
accent.
Remarquez au passage que le français est la seule langue dont
on dise que pour la bien parler il faut la parler sans accent. Il suffit
pourtant d'écouter n'importe quel homme politique dire trois
mots d'anglais pour mesurer à quel point l'accent français
peut être à couper au couteau. What do you want? C'est
ainsi: en France, l'accent n'est réputé exister que quand
il peut servir à établir une hiérarchie entre les
courtisans versaillais - auxquels les élites, fussent-elles parisiennes,
n'ont jamais cessé de s'identifier - et le bas peuple des provinces,
les demeurés de la France profonde, les ploucs, s'il faut les
appeler par leur nom.
Donc vous avez un accent. Il serait imprudent d'affirmer que cela ne
vous jouera pas quelques tours, que cela, même, ne vous vaudra
pas quelques avanies. On prendra peut-être un plaisir mesquin
à faire semblant de ne pas vous comprendre quand, pour obtenir
de blanchir votre café-crème, vous demanderez Du lé
et non pas Du lè (du lait. Mais un adulte doit pouvoir accepter
le bizutage s'il n'y entre ni perversité ni sadisme.
Bien entendu, tous les accents, toutes les origines ne s'intègrent
pas aussi facilement. Les Chtis sont plutôt gâtés.
On les connaît bien, ils viennent souvent en vacances, pour y
avoir pris goût comme réfugiés pendant la guerre
de 14, et ils ne se plaignent pas du temps. Les Alsaciens, en revanche,
on les connaît: il est plus facile pour eux de descendre le Rhône
jusqu'à la Côte d'Azur. Mais ils bénéficient
de la légende dorée des provinces perdues: ces pauvres
Alsaciens qui ont tant souffert. Si vous en êtes, cela vous agacera
sans doute d'être réduits aux images d'Épinal véhiculées
par Hansi et Erckmann-Chatrian.
Prenez votre mal en patience: on vous bassinera avec tous les clichés
du répertoire revanchard de l'Instruction publique, mais dans
l'ensemble ce sont des clichés plutôt positifs (perçus
comme tels, du moins) : le travail, la discipline, les flonflons, la
choucroute... Et, si vous vous sentez au bord de l'explosion, retrouvez
votre sérénité zen en pensant à l'image
autrement dépréciative que les mêmes manuels scolaires
vous ont donnée des Bretons: ivrognes, sales, superstitieux,
arriérés...
Les Basques ont longtemps bénéficié de l'effet
Guernica, si l'on peut se permettre ce paradoxe grinçant: catholiques
et du bon côté de la barrière malgré tout!
La rivalité sur les zones de pêche et surtout l'irrédentisme
d'ETA ont quelque peu détérioré les relations.
Plus encore que le rejet de la violence, que les Bretons n'aiment guère
et que même les plus militants d'entre eux ont aujourd'hui répudiée,
c'est l'inquiétude qui domine: avec tous ces juges antiterroristes
qui rôdent en Bretagne, c'est déjà un acte d'héroïsme
que d'accueillir un Basque à sa table. En tout cas il y en a
à qui cela a valu un séjour à Fleury-Mérogis.
Dites-vous bien que le Breton qui vous invite a le sentiment de jouer
sa liberté. Si vous le décevez en semblant, même
par simple tactique, vous désintéresser de votre basquitude,
il se sentira doublement floué. Et si vous en rajoutez, il aura
les jetons.
Les Corses... Ah ! Les Corses. Encore plus décriés que
les Bretons. Le Français, antiraciste comme il faut, n'est pas
gêné de raconter des histoires corses, mais il ne raconte
pas d'histoires bretonnes (si, une quand même, celle-ci, parue
en 1969 dans Lui, le magazine de l'homme moderne (sic): «Savez-vous
ce que fait un Peau-Rouge qui tombe dans la mer Noire? Réponse:
ça fait plouf! Et un Breton qui tombe dans la baie des Trépassés?
Réponse: ça fait plouc!».
Vous voyez bien: il n'y a pas que les Corses à bénéficier
des finesses de l'esprit français, que le monde entier nous envie
!).
Pour les Corses, ce ne sera pas toujours facile: les Bretons beaufs
- bien sûr qu'il y en a ! - leur balanceront les vannes colportées
par l'esprit susmentionné, les timorés sortiront leur
gilet pare-balles et les militants trouveront injuste que des ministres
qui n'ont pas de mots assez forts pour dénoncer la violence accordent
à la Corse sous la pression des bombes ce qu'ils refusent à
la pacifique Bretagne.
Et puis, bien entendu, il y a les gros bataillons de l'accent du Midi
(Corses et Basques mis à part).
Comme ils sont nombreux, on est habitué. Quelques précautions
élémentaires devraient suffire à éviter
les heurts. Se présenter comme Occitan plutôt que comme
Méridional (ceux qui connaissent apprécieront et ceux
qui ne connaissent pas n'auront pas le sentiment qu'on leur agite un
chiffon rouge sous le nez). Quand le vent fraîchit, éviter
de dire: Qu'est-ce qu'il y a comme mistral aujourd'hui! (je l'ai entendu).
Ne pas claironner: Nous autres Français, avec notre esprit latin...
Renoncer à convaincre les indigènes que la Méditerranée
est une mer. Et surtout, surtout, ne jamais parler du climat.
d)
Troisième cas de figure: vous venez de plus loin.
On pourrait dire que vous êtes étranger, si ce mot, d'avoir
tant servi, n'était aujourd'hui démonétisé.
Il n'y a pas si longtemps qu'un Angevin ou un Manceau égaré
en Bretagne y était qualifié d'estranjour et voici qu'un
Finlandais a le droit de vote aux élections locales, demain un
Hongrois ou un Maltais. Où commence, où finit l'étranger
dans une Bretagne où Bigoudens du sud et Bigoudens du nord se
regardent en chiens de faïence mais où un petit bourg entre
montagnes Noires et monts d'Arrée se donne un Togolais pour maire?
Disons donc, pour être précis, que vous n'êtes pas
un citoyen de la République Une et Indivisible.
A priori, ce ne sera pas un handicap.
Les Bretons sont plutôt moins racistes que la moyenne et comme,
pour votre part, vous arrivez en Bretagne sans préjugé,
faute d'avoir fréquenté l'école, la caserne et
la littérature françaises, il n'y a aucune raison que
ça se passe mal, quelle que soit la couleur de votre peau.
Les mauvaises langues diront que ce n'est pas difficile d'être
tolérant quand on n'a pas grand monde à tolérer.
Mesurent-elles bien qu'elles réveillent ainsi le spécieux
débat sur un prétendu seuil de tolérance. Ce n'est
pas que les Bretons soient de petits saints. Ils en ont même fait
de vertes et de pas mûres, du temps où le commerce du bois
d'ébène assurait la fortune de leurs ports, de Nantes
à Pont-Croix et à Saint-Malo. Mais peut-être, à
avoir été eux-mêmes un peu trop moqués, malmenés,
montrés du doigt, ont-ils appris que le refus de la différence
ne débouchait que sur la haine et la honte. Et puis, un pays
qui compte mille trois cents kilomètres de côtes, il faut
vraiment ne pas savoir faire la différence entre l'Océan
et la pièce d'eau des Suisses pour croire que c'est un cul-de-sac,
alors que c'est une porte ouverte sur le monde. Même les vieux
coloniaux - ils ne sont pas rares ici - vous considéreront avec
attendrissement, histoire de se refaire à peu de frais une virginité
humaniste. Faites semblant de n'avoir pas entendu la sottise qui leur
échappera de temps en temps.
Évidemment il risque de ne pas en aller de même si vous
ressortissez à l'un des deux ennemis héréditaires.
Il y a l'Allemand.
Jusqu'en 1914, on ne connaissait que de nom le Prussien, lointain et
abstrait. Le souvenir de la guerre de 1870 n'était vraiment sévère
que pour Gambetta et sa haine des Bretons: il avait préféré
laisser pourrir nos grands-pères dans la boue du camp de Conlie
plutôt que d'armer ce qu'il appelait «une armée de
chouans». Mais la grande saignée de Quatorze, l'occupation
nazie!... Certes les derniers poilus ont cessé de cracher leurs
poumons ypérités. Certes les plus jeunes des réfractaires
au STO ont soixante-quinze ans. Certes il y a eu De Gaulle et Adenauer,
Mitterrand et Kohl. Mais un retour de flamme est toujours possible.
Au moins, si votre père a fait un séjour ici à
une mauvaise date, évitez d'en évoquer le souvenir, de
vous présenter en pèlerin. On ne tarderait pas à
vous prier de circuler: «Y a rien à voir: Rien n'a changé.
On a juste remplacé le buffet sur lequel il s'amusait à
tirer au pistolet!».
Et puis il y a l'Anglais.
Ça, c'est de l'ennemi héréditaire: quinze cents
ans de bisbille, depuis la prise de Londres par les Saxons - heureusement
qu'il n'y avait que la mer à traverser pour échapper à
ces sauvages! - jusqu'à l'agression de Mers-el-Kébir,
juillet 40, la flotte coulée par les alliés d'hier, 1
300 marins tués, presque tous Bretons.
Même pour la bonne cause, il y a des limites.
Précaution élémentaire: vous présenter comme
Britannique plutôt que comme Anglais. Et, dans toute la mesure
du possible, vous trouver quelques ascendances irlandaises, ou écossaises,
ou galloises. Le fin du fin sera de situer vos racines dans le Cornwall
ou mieux encore (mieux parce qu'au-delà de toute vérification)
dans le Cumberland, en ayant soin de rappeler que cette région
de l'actuelle Angleterre a parlé breton jusque vers le XIIe siècle.
Évidemment, cela suppose, si vous êtes en réalité
un rosbif pur et dur, que vous veilliez à contenir l'expression
de votre mépris inné pour la Celtic fringe et que vous
renonciez à vos sarcasmes contre those bloody irishmen. Si vous
n'y parvenez pas, arrangez-vous pour traiter vos affaires dans l'enclave
de Dinard, où vous bénéficierez de l'extra-territorialité.
e)
Dernier cas de figure: vous ne relevez d'aucun des cas de figure précédents.
On est aux frontières de l'invraisemblable! Enfin, il se peut
que vous veniez d'une de ces régions, ni centrales ni périphériques,
au nom incertain que, par pure politesse, vos interlocuteurs vous demanderont
de situer sur une carte qu'ils ne regarderont même pas: à
quoi bon! Il faut bien qu'il y ait du monde partout.
Ou bien vous êtes Normand... On se calme!
Il ne vous sera fait aucun mal. L'hostilité entre Bretons et
Normands n'existe que dans les guides touristiques périmés.
L'abandon du latin à l'église a même fait oublier
la vieille prière «A furore Normannorum, libera nos, Domine!»
(De la folie furieuse des Normands, libère-nous, Seigneur). Et
il faut bien dire que ces Normands-là étaient les Vikings,
avec lesquels les paysans de Maupassant et les caramels Dupont-d'Ysigny
n'ont guère de point commun. Ce n'est malgré tout pas
une raison pour rappeler le Couësnon dans sa folie et revendiquer
le Mont (Saint-Michel, évidemment): ce ne serait pas un casus
belli, mais ce serait une faute de goût.
Ou bien encore vous êtes un nomade. Par choix: trop d'attaches
pour avoir des racines. Ou par fatalité, quand la méchanceté
des hommes, la cruauté du Destin, les facéties froides
de l'Administration ont carambolé les vôtres d'un coin
à l'autre de l'Hexagone, du continent, de la planète.
Or il y a fort à parier que la première question qu'on
vous posera sera: De quel coin êtes-vous?
N'adoptez pas un profil bas, genre: Ah! malheureusement, je ne sais
pas trop d'où je viens. Je ne me suis pas vraiment posé
la question... On ne vous croirait pas, ou, pis, on vous plaindrait.
Non! assumez, revendiquez votre nomadisme. Brassens se trompait: la
plupart des imbéciles heureux qui sont nés quelque part
ont au fond du cœur une fascination inavouée pour l'errance.
Vous pouvez les faire rêver, si vous consentez à ne pas
les agresser d'entrée de jeu, à ne pas leur rejouer Monsieur
Perrichon et le cul-terreux et à ne pas leur raconter des craques:
n'oubliez jamais que le petit père tranquille qui bêche
ses choux a bien pu, dans son jeune temps, naviguer à la Royale
ou au commerce. Qui sait même si ses prunelles délavées
ne révèlent pas le pêcheur de perles qu'il fut aux
Marquises, si sa placide bedaine ne lui vient pas du temps qu'il tenait
table d'hôte à New York à l'enseigne de La Ville
de Gourin. Alors ne bluffez pas. Et on vous aimera.
Haut
de la page